Littérature, Nouvelles

Remue ménage céleste (concours d’Elenya Editions)

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous,

Aujourd’hui je vous propose le texte que j’avais écrit à l’occasion du premier concours de la maison d’édition associative « Elenya Editions ». Pour le lancement officiel de l’association, un concours était organisé: « Stellaire ». Il s’agissait d’écrire une nouvelle à chute ayant un rapport proche ou lointain avec les étoiles.
J’ai écris un petit texte fantaisiste qui n’a pas été primé, mais je me suis bien amusée en l’écrivant. C’est l’essentiel !
Bonne lecture 🙂

Remue ménage céleste

Quel drôle de métier que celui d’Aloïse. Cette petite fée est chargée d’éteindre et d’allumer toutes les étoiles du ciel. En effet, pour ceux qui l’ignorent encore, les étoiles ne sont pas des petites boules de gaz qui brillent à des millions de kilomètres mais bien de minuscules ampoules qu’il faut éteindre et allumer chaque matin et chaque soir. Dans chacune d’elle se trouve une larme de fée solidifiée qui s’allume ou s’éteint selon la manière dont une fée la touche. D’un souffle, elle s’éteint; d’une caresse, elle s’allume. Une opération qui prend du temps, beaucoup de temps. A peine Aloïse a-t-elle terminé dans un sens qu’il lui faut recommencer de l’autre. C’est pourquoi les étoiles s’allument petit à petit dans le ciel, le temps pour la préposée à l’allumage de caresser chaque larme. Et autant le dire ce n’est pas non plus un travail palpitant mais Aloïse le fait avec minutie. C’est son rôle et elle en est fière.
Mais voilà, cela fait maintenant des dizaines de milliers d’années que notre préposée allume et éteint le ciel. Elle commence un peu -oui oui un peu- à en avoir assez. Elle a bien une petite semaine de vacances par an pendant laquelle une stagiaire prend sa place pour la laisser souffler -les fées ne sont pas des esclavagistes-, ça ne lui suffit plus. Lors de l’un de ses rares soirs de vacances Aloïse abuse un peu trop des mojitos avec une amie, elle s’épanche alors sur sa condition d’une voix pâteuse. Et on peut dire qu’une fée avec un coup dans le nez ce n’est pas très joli à voir, ça plombe même le mythe.

« J’chuis pas une esclave, non mais c’est vrai quoi …. Tous les humains regardent mes étoiles avec envie et y’en a pas un pour me remercier ! Et tu crois qu’on m’laisserait souffler de temps en temps. Ben … non parce qu’il y a des abrutis pour aller compter les étoiles et qu’après ils vont se douter qu’ce sont pas des boules de gaz. Et bla bla bla …. Mais moi c’est décidé j’avais me mettre en grève et j’vais profiter d’la vie. Na ! A la tienne copine ! »

Des paroles en l’air pour ladite copine qui n’est pas en meilleur état qu’Aloïse. A croire que l’alcoolisme mondain soit en train de devenir la plaie du royaume des fées. Au matin, elle ne se souvient donc plus de la conversation de la fée des étoiles. Seul un affreux mal de crâne la préoccupe. La préposée à l’allumage du ciel quant à elle se réveille avec la bouche pâteuse mais les idées claires: elle a décidé de se mettre en grève dès son retour de vacances. Elle veut cependant vérifier si sa compagne de beuverie a quelques souvenirs de leur conversation alcoolisée :

« – Mylène, dis moi te souviens-tu de ce que l’on a parlé hier soir ? Moi pas du tout … je crois qu’il va falloir que je me calme sur les mojitos ou je ne pourrais pas retourner au travail.

– Je suis rassurée que tu me le demandes parce que moi non plus je ne me souviens plus de rien. J’avais peur d’avoir perdu de mon entraînement. Et je compte bien remettre ça ce soir, ça fait du bien justement de pouvoir se lâcher ! Ses mojitos sont terribles !

– Tu as raison après tout. Viva la fiesta ! »

Elle peut effectivement faire la fête, personne ne pourra aller prévenir la hiérarchie de son intention. La fin des vacances des deux amies ne vaut pas la peine d’être racontée afin de ne pas trop écorner la soi-disant perfection féérique. Quand elles rentrent, elles sont néanmoins fraîches et disposes pour reprendre leur travail. Les premiers jours rien de notable, les étoiles apparaissent et disparaissent normalement et à heure dite. Aloïse espère ainsi ne pas trop attirer l’attention. En secret, elle prépare son coup d’éclat, ou plutôt son coup de non éclat si on peut dire.

Puis un soir catastrophe ! L’amoureux comptant sur la voûte étoilée pour conquérir sa belle se retrouve avec un ciel plus noir que l’encre. L’astrophysicien ne retrouve plus la sécurité réconfortante de pouvoir percer les secrets de l’Univers. Les étoiles ne sont plus là, pas une seule lumière n’éclaire la voûte céleste. Un océan sombre et inconnu les remplace. La lune elle-même est angoissée par sa soudaine solitude et décide de se cacher elle aussi. Dans le ciel et parmi les initiés des cris s’élèvent: « Aloïse, que se passe t-il ? », « Mais où est-donc passé la préposée à l’allumage du ciel ? Comment s’appelle t-elle déjà ? Ah oui Aloïse ! » Personne ne leur répond. La gréviste se cache pour savourer la pagaille qu’elle vient de semer.
« Tiens ils se souviennent de moi tout à coup », se dit-elle en souriant. « Je me demande combien de temps ils vont mettre pour me retrouver … ». Elle s’est assise sur son étoile préférée, dans la constellation de la Vierge. L’ombre suffit à la cacher aux yeux des fouineurs.
Sur Terre, la panique commence à se répandre: c’est la fin du monde qui arrive ! Les étoiles ne sont plus là pour veiller sur les rêves des humains. En mer, les marins n’ont plus leur chère étoile du Nord pour les guider plus sûrement encore qu’un appareil de guidage. Ils se sentent orphelins. Et quand la lune disparait à son tour, les gens sortent dans les rues, totalement hagards. Certains hurlent, d’autres pleurent. Aucun n’aurait jamais pensé que l’absence d’astres nocturnes puissent autant les perturber ! C’est justement ce que redoutaient les supérieurs d’Aloïse. Et la raison pour la laquelle ils la cherchent sans relâche. La fée rebelle ignore ce qui se passe sur Terre. Elle s’est endormie paisiblement sur son étoile, la première fois depuis des temps immémoriaux qu’elle peut profiter de la quiétude du ciel. Les vacances, elle n’en profitait pas vraiment ou juste pour boire et même ça, ça ne l’amuse plus. Elle avait oublié à quel point elle aime le ciel. C’est pour cette raison qu’elle a postulé à ce poste, il y a longtemps. Elle aime l’immensité de la voûte céleste, l’infinie douceur du bleu nuit.

Au matin, Aloïse est réveillée d’une secousse sèche par son supérieur. Avec le soleil, elle a été facilement repérable.

« – Aloïse, quelle mouche t’a donc piquée ? Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Dis moi que tu ne t’es pas remise de ta dernière beuverie et que ce n’est pas délibéré ?

– Non monsieur, l’alcool n’a rien à voir avec ce qu’il s’est passé. Je l’ai fait délibérément, explique l’intéressée en se frottant les yeux.

– Alors c’est que tu es complètement folle, tu vas retourner immédiatement à ton travail !

– Non monsieur, j’exige des négociations salariales ! Je me considère en grève illimitée. »

Le supérieur en reste sans voix, une employée qui n’est pas contente de son sort et qui veut négocier ! Une fée en grève, on a jamais vu ça ! Il réfléchit à tout vitesse à la décision à prendre: rappeler la stagiaire ? Impossible, elle a enchaîné sur un stage dans un autre service. Laisser pourrir la situation ? Impensable, les humains seraient capables de commettre un suicide de masse pour cause de fin du monde. Il aurait alors de sacrés problèmes avec le Grand Chef … Il observe attentivement Aloïse: elle n’a pas l’air d’être une révolutionnaire, bien au contraire. Elle a toujours été une préposée à l’allumage du ciel parfaite, consciencieuse et discrète. Elle ne doit pas avoir de demandes trop extravagantes, non ? Mais il ne s’agit pas non plus de donner l’impression de céder sous la pression. Même s’il n’a pas vraiment le choix. Après un raclement de gorge, il s’adresse de nouveau à la fée:

« – Nous partons tout de suite à la direction. Je te donne la journée pour négocier. Ce soir tout doit être rentré dans l’ordre. »

D’un mouvement léger, Aloïse descend de son étoile avec un large sourire. Elle a eu ce qu’elle voulait !

 » – Cela ne tient qu’à vous monsieur. Je vous suis. »

La salle de réunion est spacieuse et confortable. Aloïse s’y retrouve seule face à toute la direction -les syndicats n’existent pas au royaume des fées- ce qui la rend un peu nerveuse mais maintenant qu’elle a lancé l’offensive il faut bien aller au bout. Pour dire la vérité, elle ne sait pas exactement ce qu’elle veut demander. Quand elle a eu cette brillante idée, elle n’a pas poussé sa réflexion aussi loin. Elle voulait juste être entendue. Elle va être servie on dirait … On lui sert néanmoins un jus d’orange et des croissants, on reçoit bien à la direction, même la seule fée gréviste qu’il n’y ait jamais eu. La conversation commence avec les amabilités d’usage. Pas la peine de les rapporter donc. Allons directement à l’essentiel, c’est le supérieur direct d’Aloïse qui est chargé de prendre la parole pour la direction. Il lui rappelle la dangerosité de son action: « – Te rends-tu compte que les humains pensent que la fin du monde est à leur porte ? Nous avons passé tellement de temps à les persuader que leurs théories pseudo-scientifiques sont vraies. Tu vas tout fiche en l’air ! »  Sous l’accusation, la fée blêmit. Elle ne savait pas que les terriens avaient réagi aussi violemment. Son but n’a jamais été de les traumatiser ou de leur faire du mal. « – Je ne savais pas, je suis désolée », répond-elle d’une toute petite voix. Sentant qu’il a touché juste, le supérieur pense avoir gagné la partie et la toise d’un air méprisant. « – Non tu ne savais pas, en effet, et tu peux bien être désolée, le mal est fait. Tu vas donc immédiatement te remettre au travail ! » Est-ce le ton ou le regard qui la révolte mais Aloïse relève la tête et se reprend. Pas question de se laisser déstabiliser ! C’est d’un ton décidé qu’elle répond que non, elle ne retournera pas travailler à moins d’obtenir ce qu’elle veut.

« – Et que veux-tu ? » La question fuse, Aloïse s’est piégée toute seule. Il va maintenant savoir ce qu’elle veut et vite.

« – Je veux …. je veux …. » Elle rougit et bafouille avant de se reprendre. « Je veux deux jours de congés par semaine et trois semaines de congés payés. »

Ca y est, elle l’a dit ! Les membres de la direction la regardent interloqués une fée qui demande des avantages sociaux et d’avoir du temps pour elle. Mais où va t-on ? C’est la fin de la civilisation ! La pauvre Aloïse a dû prendre un coup de lune sur la tête, ce n’est pas possible autrement. Pendant un moment, aucun bruit ne vient perturber la salle de réunion. D’autres que les fées diraient qu’un ange passe. Et déjà le soleil montre des signes de faiblesse, la lumière commence à prendre les teintes dorées de la fin de journée. Le temps joue en faveur de la préposée à l’allumage du ciel. Elle le sait et elle sait également qu’il n’y a personne pour la remplacer. Une seule chose la tarabuste, le sort des terriens: à travers l’adoration qu’ils vouent au ciel nocturne, elle a appris les aimer comme on aime un enfant que l’on est chargé d’émerveiller. D’un amour tendre et indulgent. Mais elle ne doit pas laisser voir son inquiétude ou ils en profiteront. Aloïse se tourne donc vers les larges baies vitrées pour admirer le ciel d’or. La lumière donne une grande sérénité à son visage délicat -mais un visage de fée peut-il être autrement ?- et un sourire confiant vient confirmer cette impression.
Pendant ce temps, les membres de la direction discutent à voix basse en jetant des coups d’œil furibonds à la petite fée qui les défie. Des mots émergent à travers les chuchotis « chaos », « impossible », « révolution »; c’est le supérieur direct d’Aloïse qui ne contient plus sa rage. Puis soudain, la voix rêveuse de l’employée: « Quelle belle nuit s’annonce, mes étoiles seront magnifiques … ». Et là tous comprennent ce qu’ils refusaient de voir: la fée aime son métier, véritablement. Si elle demande un congé ce n’est pas par fainéantise mais vraiment parce qu’elle en a besoin. Les chuchotis recommencent de plus belle et un cinglant « taisez-vous » vient mettre un terme à l’intervention du supérieur aigri. C’est finalement une toute petite fée de laquelle irradie une autorité naturelle qui prend la parole pour s’adresser à Aloïse. Elle semble âgée même à cette dernière qui a pourtant plusieurs milliers d’années au compteur.

« – Jeune Aloïse, approchez s’il vous plaît. Nous avons considéré votre requête et avons décidé de vous l’accorder ainsi qu’à toutes les employées du royaume car nous sentons que vous n’en ferez que mieux votre travail. Maintenant, partez le ciel n’attend pas !

-Madame …. je vous remercie. J’y vais à tire d’ailes. » La voix est chargée d’émotion, le remerciement sincère et on sent également l’impatience qu’elle a de retrouver ses chères étoiles.

« -Madame, qui me remplacera pendant mes congés ?

– Ne vous inquiétez pas, je vous enverrai très prochainement le nom de l’heureuse élue. »

Aloïse entend à peine la réponse à sa question, elle est déjà en train de caresser chacune des larmes de fée pour en réveiller l’éclat. Ce soir là, les humains retrouvent leur ciel nocturne habituel. Les étoiles leurs paraissent à peine plus brillantes, un cadeau d’Aloïse qui a versé une larme supplémentaire pour chacune de ses protégées.

Quelques jours plus tard, une lettre arrive pour Aloïse. C’est le nom de sa remplaçante. Elle ne peut s’empêcher de pouffer en le lisant.
Arrive le premier soir de congé de sa semaine, la fée en profite pour admirer le ciel en buvant un mojito. Il est bien différent des autres car il n’est là que pour compléter la joie du moment et non pour cacher sa détresse. Mais elle ne peut s’empêcher de s’envoler vers la voûte céleste pour voir sa remplaçante. Ou plutôt son remplaçant, car il s’agit de son supérieur qui semble bien avoir du mal à tenir la cadence. Elle lui porte un toast en riant: « Et surtout n’en oubliez aucune ! Et ne vous inquiétez pas, si vous ne tenez pas la cadence, je vous aiderais. Et je ne demanderais même pas d’heures supplémentaires ! Car aucune de mes étoiles ne doit être absentes du ciel à cause d’une négligence. »

Ceinwynn

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