Littérature, Nouvelles

Le Voleur d’âmes (2ème partie)

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous !

Voici la deuxième et dernière partie du Voleur d’âmes. J’espère que les aventures du chat aux yeux d’émeraude vous plaisent. Nous l’avions laissé aux portes d’une ville étrange, je vous laisse découvrir la suite 😉

Le Voleur d’âmes (2ème partie)

 

C’est une ville comme il n’en existe nulle part ailleurs. Une ville où aucun soleil ne brille jamais mais qui attire irrémédiablement tous ceux qui croisent son sillage. Ils arrivent là en quête de prestige, pour se perdre dans l’anonymat d’une grande ville ou pour oublier ce qu’ils ont été. Une chose est certaine, une fois franchies les portes de la ville, ils n’en ressortent jamais. Rien ne les en empêche, pourtant tout les pousserait à partir au contraire : des immeubles sans couleur et sans âme, des rues désertes et sales, une lumière terne filtre d’un ciel sans nuage mais sans soleil.

Le Chat aux yeux d’émeraude se dirige vers cette entité sans rien en savoir. Comme avec Charlotte, il répond à l’appel impérieux bien qu’il soit d’une nature totalement différente. Ce n’est ni l’amour ni l’affection qui le guide mais une faim impérieuse. La certitude que la cité lui donnera ce qu’il désire. Le combat contre lui-même est perdu, autant boire le vin jusqu’à la lie. C’est d’une patte légère qu’il fait le voyage, sans se presser. La ville ne bougera pas… Il ne fait même pas attention à la laideur de l’endroit lorsqu’il arrive enfin. Cela fait longtemps qu’il ne se soucie plus de ce genre de détails. Son but est pour l’instant le cœur de la ville ; il s’agit en fait d’une statue : un ange déchu aux yeux peints en rouge, seule trace de couleur de cet environnement monochrome. Contraste saisissant avec ceux du Chat.

« Bienvenue dans ma ville Jud, je t’attendais. »

Le Chat sursaute en entendant la voix caverneuse, c’est la première fois qu’on lui donne un nom. Il se dit qu’il n’est pas pire qu’un autre et pour l’instant il n’en comprend pas le sens profond. Il cligne des yeux pour signifier son consentement mais il n’ouvre pas complètement son âme à l’ange. Ce temps-là est définitivement révolu. Il se contente de fixer les yeux de la statue, assis sur ses pattes arrières, avec l’air supérieur qu’arborent tous ceux de sa race.

« Tu dois te demander pourquoi tu es ici », la voix se fait narquoise dans l’esprit de Jud, « c’est très simple, je te propose un partenariat. Cela fait des décennies que je cherche quelqu’un comme toi. Pour vivre, il me faut des âmes. Toujours plus d’âmes, je n’ai aucune préférence je prends toutes celles que je peux m’approprier. »

Jud écoute, un peu écœuré par le venin qui perce dans les pensées de son interlocuteur, il frissonnerait presque sous la froideur qui s’en dégage. Mais il se retient.

« Je n’ai jamais eu de mal à trouver mes proies, l’attrait de cette ville suffisait. Mais depuis quelques temps, je n’arrive plus à me nourrir comme je le veux. Comme si mon magnétisme était de moins en moins efficace sur eux. Mes proies ne me donnent plus ce que je désire avec le même abandon qu’avant …elles n’ont plus la saveur que j’aime tant. »

Le dégoût envahit le félin, il est à deux doigts de s’en aller puis il se souvient de ce qu’il a ressenti quand Charlotte lui a volontairement offert son âme : ce sentiment de puissance suprême. Un éclat de rire lui parvient.

« Je vois que nous nous comprenons tous les deux. Et c’est pour ça que j’ai besoin de toi. Ton pouvoir est supérieur au mien, il te permet de faire qu’ils t’offrent leur âme. Ils le font avec confiance et te le demandent même. »

Le schéma commence à apparaître dans le cerveau de Jud. Il voit où veut l’emmener l’ange et il se sent séduit en même temps que profondément choqué. La voix se tait, elle sait qu’il faut laisser l’idée faire son chemin, la tentation le submerger et l’entraîner. Et elle a le temps elle aussi.

Le Chat reste immobile un long moment. Il réfléchit. Il repense à sa douleur, toujours présente et se souvient qu’elle n’a été anesthésiée que lorsqu’il a pris l’âme d’André. Et puisqu’il a déjà perdu son âme, si tant est qu’un chat puisse en avoir une, alors pourquoi ne pas se perdre totalement ? C’est pour cela qu’il est venu jusqu’ici de toute manière. Autant arrêter de se voiler la face et accepter la proposition. Avant de donner sa réponse, il sort de sa torpeur en s’étirant longuement. Réaction typiquement féline. Et de nouveau la voix sardonique :

« Ce n’est pas la peine de faire semblant d’hésiter avec moi. Je connais déjà ta réponse, ce n’est pas pour rien que je t’ai nommé Jud : c’est le diminutif de Judas, le traître. Car c’est bien ce que tu seras, un traître à toutes ces âmes que tu vas me donner. »

Un pur frisson de haine parcourt le Chat, le sadisme de cette statue l’horrifie. Non il n’est pas ainsi et s’il a pris l’âme d’André avec haine, ce sera l’unique fois qu’il le fera. Et jamais il ne prendra une âme de force ou par goût de la douleur.

« Je me moque bien de pourquoi tu le fais, du moment que tu le fais. Arrête de te trouver des excuses, fais juste ce pourquoi tu es fait. »

Jud courbe l’échine en signe de soumission. La messe est dite, il fera ce que lui demande l’ange, ou bien est-ce un démon ? Mais après tout s’en soucie-t-il vraiment ? Néanmoins, le Chat aux yeux d’émeraude a le temps de protéger une partie de son esprit, la plus précieuse : ce qu’il conserve de Charlotte, avant de s’ouvrir à son nouveau maître. Ce partage n’a rien à voir avec ce qu’il a pu connaître avec sa douce compagne. L’ange s’en prend violemment à lui, conquiert et prend sans pitié. Pour le félin, c’est presque un viol. La haine qu’il conserve précieusement enfouie s’en trouve découplée. Il subit l’outrage sans broncher ou presque. Un miaulement déchire la nuit quand le maître se retire enfin, repu et goguenard.

« Voilà, nous sommes maintenant liés. Je pourrai me nourrir des âmes que tu prendras sans avoir besoin d’être en contact visuel avec toi. Mais ne t’inquiète pas je saurai me montrer magnanime : je ne te prendrai pas toutes tes proies. Et je te ferai savoir quand je voudrai être nourri. Tu peux me laisser maintenant, je te laisse découvrir la ville. »

Congédié, purement et simplement : les yeux d’émeraude deviennent deux fentes mais Jud s’exécute et s’en va à la découverte de son terrain de chasse.

La ville est tellement étrange qu’on pourrait la croire sortie d’un rêve, ou d’un cauchemar. Comme il s’en est brièvement aperçu à son arrivée, tout ici est en noir et blanc. Aucune couleur pour donner vie aux bâtiments d’une beauté architecturale douteuse, aucun parc où trouver un semblant de liberté. Sans compter un silence de mort. Personne ne pourrait normalement y vivre. Et pourtant Jud croise les habitants des lieux. Ce ne sont que des ombres parmi les ombres, sans plus aucune étincelle dans le regard. Le Chat essaie bien de les sonder mais il ne rencontre que le vide, total et irrémédiable de celui qui a perdu son âme et son humanité. Il n’y a rien à voir, même le ciel est terne. Aucune étoile ne l’éclaire. Comme si ce lieu était abandonné de tous.

« Comment sont-ils arrivés là ? Il n’y a rien de séduisant ici, sans l’appel de la ville je ne serais jamais entré. Pauvres âmes perdues, il ne leur reste déjà plus rien. Que puis-je leur prendre de plus ? Et quel réconfort puis-je leur donner en leur prenant ce qu’il leur reste ? »

Jud comprend pourquoi l’Ange n’arrive plus à obtenir ce qu’il veut. D’un certain côté c’est un peu le chat qui se mord la queue, s’il peut le dire ainsi : les humains arrivent ici parce qu’ils veulent se perdre dans la monochromie de la ville mais par là même ils abandonnent ce qui fait le délice de leur prédateur. Un sourire étire les babines du félin, quelle ironie…

« Je ne vois pas comment je pourrai remédier à ça. Ils sont déjà mort-vivants. Et je ne vois pas pourquoi je resterai ici plus longtemps. Que cet Ange aille au Diable ! Je ne participerai pas à cette perversion. »

D’un bond souple, le Chat se dirige vers la sortie de la ville dans une course élégante. Mais à peine arrive-t-il aux portes de la cité qu’il se sent incapable de les franchir. Une sorte de sentiment d’attraction/ répulsion le retient. Il se sent à sa place entre les murs tout en conservant l’irrésistible envie d’y mettre le feu. Une émotion typiquement humaine qui surprend Jud par son intensité. Comment peut-on à la fois autant haïr et autant aimer une chose en même temps ?

A cet instant, une forme entre dans la ville. C’est un jeune homme avec une valise. Il semble perdu mais aussi soulagé. Il n’a pas encore le teint terne des habitants de la cité, ni leur regard vide. Ses yeux sont hagards tout au plus. Jud sort alors de sa torpeur et lance un regard en direction du nouveau venu, pur réflexe de curiosité. Le lien se fait instantanément, sans que l’un ou l’autre ne puisse rien y faire.

Ils se regardent surpris, Jud surtout. Il n’aurait jamais pensé que la relation si particulière qu’il peut créer avec un humain puisse se faire sans une volonté commune. Mais ni l’un ni l’autre n’a exprimé le désir de ce partage. Le jeune homme tend la main vers le Chat qui vient s’y frotter en ronronnant. Il n’est plus question de partir désormais, enchaîné qu’il est aux pas de son compagnon involontaire. Les deux ombres s’éloignent dans les ruelles grises, la démarche dégingandée de l’un répondant à la féline gracilité de l’autre. Et dans la tête de Jud, le rire sadique de l’Ange…

Le jeune homme s’appelle Eric et il a 20ans, le plus bel âge. Le plus ingrat aussi, enfin c’est ce qu’il pense. Le jeune homme ne semble pas voir la désolation de la cité dans laquelle il se trouve. Il a trouvé un logement et un travail ; sans parler d’un compagnon à poils et à pattes. Son chat qu’il a appelé « Jud » sans savoir pourquoi; ça lui est venu tout de suite. Il ne comprend pas non plus le lien qui l’unit au félin, contrairement à ce qu’il se passait avec Charlotte. Pour Eric, ce chat n’est rien d’autre qu’une compagnie. Il ne sent pas les connections qui existent entre leurs deux âmes, ou alors ce n’est pour lui que le mystère de l’intuition animale, rien de plus.

Ce garçon a une belle âme, Jud s’en rend compte presque immédiatement. C’est peut-être la raison pour laquelle le lien s’est fait aussi rapidement. Ne serait-il donc attiré que par ceux auxquels il fera le plus de mal ? Il faut croire… Pendant des jours, il va essayer de le sauver, de lui faire quitter la ville monochrome. Lors des rares moments où il parvient à entrer en communication avec Eric, il lui souffle des images colorées de forêts immenses, de villes cosmopolites et grouillantes de vie. D’abord réticent, le jeune homme ne se montre pas réceptif. Il s’obstine à vouloir rester dans cette ville qui l’a attiré dès qu’il s’en est approché – le sortilège de l’Ange – mais petit à petit l’idée germe dans son esprit.

Un jour il décide de partir. Jud le ressent immédiatement et l’accompagne à la porte pour lui donner le courage de fuir. Eric est encore un peu fébrile, il le sent. Les deux comparses sont à deux pas de la sortie de la ville. L’humain se tourne vers le chat pour lui demander de le suivre. Il comprend que ce n’est pas possible, il lui dit d’une voix triste:

« Tu ne viendras pas avec moi n’est-ce pas ? Dommage… mais je me souviendrais de toi mon cher compagnon. »

C’est à ce moment précis que Jud sent l’affreuse présence envahir son cerveau. L’Ange a pris possession de lui et il est furieux. Et avant que Jud ne puisse faire quoi que ce soit, Eric perd son âme avec une violence inouïe. L’Ange prend sauvagement l’âme si belle et s’en repait dans un rire qui fait presque défaillir le Chat. Eric n’est plus qu’un pantin quand il le laisse repartir dans les rues de la ville.

« Tu as cru que tu pourrais m’avoir comme ça espèce de sac à puces ? »

La voix résonne étrangement calme dans l’esprit du Chat. Soudain, la douleur envahit les prunelles émeraude.

« Miaowwww … »

Le miaulement de douleur aurait fait se retourner n’importe qui ailleurs que dans cette ville. Mais personne ne fait attention à la forme qui se tord de douleur sur le trottoir.

« Plus jamais, plus jamais tu n’essaieras de sauver une de mes proies tu m’entends ? Je n’aurai aucun scrupule de te faire tordre de douleur jusqu’à ce que tu me supplies de te tuer. Suis-je bien clair ? Parfait. »

La présence se retire de l’esprit de Jud qui reste à miauler sur le trottoir. Dans la partie de son âme qu’il a réussi à sauver, la haine grandit.

Pendant des mois, le Chat fera mine d’être l’esclave de l’Ange. Il n’essaiera plus de sauver quiconque. Il livrera sans pitié des âmes au maître de la ville. Ce dernier lui rappelant sans cesse son statut d’inférieur et commençant même à le traiter comme un animal de compagnie parfaitement dressé. Une condescendance qui ne fait que renforcer la détermination de Jud. Tout ceci n’est bien entendu qu’apparence, le félin ne cherche qu’une chose : détruire l’Ange et se sauver le plus loin possible de la ville maudite. Pour cela, il sauve une infime partie de l’âme de ses victimes, la plus importante, et la garde dans son coffre-fort mental. L’Autre est tellement obnubilé par la nourriture facile et quasi permanente que lui apporte Jud, qu’il ne remarque même pas que les âmes qu’il dévore ne sont pas entières. A chaque engloutissement, le rire sardonique donne envie à Jud de lui sauter à la gorge. Mais il se retient et il remarque même que l’Ange n’a plus d’emprise mentale sur lui. Comme si le fait de sauvegarder les âmes de ceux qu’il lui livre le rendait plus fort, la force de plusieurs centaines d’hommes et de femmes.

Pourtant, le Chat reste toujours prisonnier de la ville d’encre et du démon qui se gorge de ses habitants. Rien de ce qu’il parvient à faire n’arrive à le libérer de l’emprise de la cité. Il lui manque le déclencheur, l’élément qui le fera partir à coup sûr. La haine ne suffit pas, elle ne suffit jamais. La ville d’encre continue de s’étendre. La voix de l’Ange ne se fait plus entendre dans l’esprit du chat. Elle n’en a plus besoin, Jud continue de la nourrir sans qu’elle ne lui demande rien, seul son rire lui rappelle son existence. Et alors qu’il n’y pensait plus vraiment, le souvenir de Charlotte revient le hanter. La chaleur de son regard et la douceur de ses caresses s’imposent à lui à tout moment; surtout alors qu’il s’apprête à prendre l’âme d’un humain. Serait-ce un reproche inconscient pour continuer de prendre des âmes ? Même s’il dit ainsi les sauver de l’Ange, il les prend néanmoins avec la même satisfaction sauvage que le fait ce dernier. Ne se voilerait-il pas la face depuis le début en essayant de justifier ses agissements en les faisant passer pour nobles ? Ne vaudrait-il pas mieux que celui qu’il dit vouloir combattre ? Ces pensées qui sont totalement étrangères à sa nature perturbent le Chat et troublent les émeraudes de son regard. Les souvenirs de Charlotte qu’il a précieusement gardés remontent petit à petit à la surface. Il se rend compte à quel point elle lui manque et que ce qu’il cherche depuis qu’elle est partie c’est une autre compagne. Il est prêt.

C’est un soir de pleine lune que tout se précipite. Jud est sur le point de faire une nouvelle victime lorsqu’il est soudain attiré par une lueur au loin: deux saphirs. Charlotte ? Impossible et pourtant comme la première fois, il ne peut rien faire contre cette irrésistible attraction. Les saphirs sont la seule touche de couleur dans cet univers en noir et blanc, ils sont la clé de son évasion. Mais avant de partir, il doit faire quelque chose: détruire l’Ange avant qu’il ne se rende compte de ce qui est en train de se passer.

Dans un effort incroyable, il parvient à relâcher toutes les âmes qui sont en lui, sauf celle de Charlotte bien entendu, pour qu’elles partent dévorer à leur tour celui qui a été leur bourreau. L’Ange n’a pas vu la tempête arriver mais Jud assiste mentalement à sa mort. Il a fortifié les âmes de ces humains en les conservant en lui. Elles peuvent désormais se venger en dépouillant le maître de la ville de chaque parcelle de son esprit tordu. Un ultime cri atteste de sa défaite irrémédiable. A peine l’a-t-il entendu que le Chat s’élance et court vers les portes de la cité. Il les traverse sans un regard en arrière. La ville d’encre hurle une dernière fois son désespoir, elle devient floue pour redevenir un simple amas de pierres. La malédiction est rompue.

Le Chat continue de poursuivre les deux joyaux, l’esprit vide. Soudain, il s’arrête net. Les deux saphirs sont face à lui, ce sont des étoiles jumelles qui illuminent le ciel de leur éclat irréel; ce sont elles qui seront ses nouvelles compagnes. Le lien avec la ville d’encre est définitivement tranché, tout redevient normal. Sauf une chose… le Chat est désormais figé pour l’éternité, les yeux d’émeraude fixés sur les étoiles.

 Ceinwynn

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