Littérature, Nouvelles

Métamorphose (concours pour Elénya Editions)

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous,

Comme je vous l’avais déjà dit, Elénya Editions est une maison d’édition associative. C’est aussi MA maison d’édition, j’ai eu le plaisir d’avoir été publiée deux fois par elle: une nouvelle dans un recueil collectif et mon roman. Elénya organise régulièrement des concours. J’y participe quand je le peux. Pour Métamorphose le thème était les zombies. Je ne suis pas fan d’horreur mais j’ai décidé de relever le défi. Mon texte n’a pas été retenu mais je me suis amusée en l’écrivant. 

Et vous qu’en avez-vous pensé ?

Métamorphose

La ville anonyme défile autour de moi, j’erre sans but dans les rues. Tout est noir, tout est froid. D’habitude je ne crains ni l’un ni l’autre et ce depuis des années. Depuis que je suis arrivée ici, affamée et assoiffée. J’y ai trouvé tout ce qu’il me fallait et j’y suis restée. Je ne ressens plus rien : ni haine, ni amour, ni douleur, ni joie. C’est surprenant ce malaise qui me saisit soudain, je regrette de ne pas avoir pris un pull et je me surprends à jeter des coups d’œil autour de moi. La fatigue peut-être ou alors la faim? C’est vrai que je n’ai pas mangé depuis hier soir, il faudrait que j’y pense. J’ai du être livrée comme tous les jours depuis que je vis ici. Je ne sais même pas d’où vient la viande que je trouve sur mon palier quotidiennement. Je ne cherche pas à comprendre, je la prends et la mange. Je salive à l’idée d’y trouver une belle entrecôte et me dépêche de rentrer. Enfin se dépêcher est relatif, je me hâte avec lenteur serait plus juste tant mes pas sont traînants. J’habite une vieille maison au charme discret mais qui aurait bien besoin d’un petit coup de jeune. Cela fait longtemps que je ne pense plus à l’entretenir régulièrement, mais elle ne détonne pas du reste du voisinage : toutes les maisons semblent plus ou moins à l’abandon. En fait je me rends compte soudainement que tout est délabré, la route est totalement défoncée et les pelouses sont de vraies forêts vierges. Comment ai-je pu ne pas le remarquer plus tôt? J’ai la tête qui tourne. Rentrer… vite… ne pas regarder, ne pas chercher à comprendre… Mon paquet est là sur le perron dans une glacière. Je l’emporte et me dépêche d’aller me servir l’entrecôte qu’elle contient et dont j’avais tant envie. Je ne prends même pas la peine de la cuire, comme souvent note-je avec surprise… J’attaque ma viande avec appétit avant de la recracher presque aussitôt: elle a un goût affreux, on dirait qu’elle est avariée. Pouah! Ils vont m’entendre ceux qui me livrent quels qu’ils soient!
Je dors mal cette nuit-là. Je fais des rêves bizarres, des rêves de ma vie d’avant. Je ne rêve jamais plus. Les rêves ne servent à rien. Ceux-là sont pleins de couleurs trop vives, de sons trop forts et d’émotions trop intenses. Je me sens oppressée, j’étouffe, je suffoque. J’hurle en me réveillant, j’ai froid. Je n’ai jamais froid. J’ai peur. Je n’ai jamais peur. C’est la viande que j’ai mangé, intoxication alimentaire. Ca va passer, ça doit passer. Le lendemain, je me sens mieux. Je crois, parce qu’en fait je ne ressens pas grand-chose mais n’est-ce pas là mon état habituel? Je dois me nourrir mieux, recommencer à prendre de la viande. J’ai tenté un régime végétalien, mon tempérament ne le supporte pas. Tant pis pour mes principes. Ce qu’il s’est passé hier soir était un accident, être privée de viande si longtemps a dû altérer mon palais. J’ai tout un stock de belles pièces qui m’attend, je n’ai pas osé jeter les livraisons inconnues. Je me demande si je ne devrais pas essayer de les cuire. L’idée me paraît saugrenue mais réconfortante aussi. Quelque chose m’échappe. Je dois couver quelque chose, je crois. Bizarre, la dernière fois que je suis tombée malade j’étais adolescente, ou jeune adulte mais guère plus.
Après quelques jours les choses vont mieux. Les rêves ont disparu, ou alors je ne m’en souviens pas. Tant mieux. Mais alors que je me promène un sentiment d’urgence me pousse à rentrer chez moi rapidement. Mais je suis si lente, depuis quand suis-je si lente? L’ai-je toujours été? Ce n’est pas le moment de s’interroger, je suis chez moi en sécurité. La maison me semble différente, comme si je la découvrais pour la première fois. A-t-elle toujours été aussi sombre? Je vois à peine où je pose les pieds. Pourtant il ne fait pas encore nuit, je devrais pouvoir marcher sans avoir à allumer toutes les lumières. Normalement la petite lampe de l’entrée est suffisante pour voir le rez-de- chaussée. Je jette des coups d’œil affolés dans tous les coins sombres du salon, n’importe quoi pourrait se cacher là. C’est la première fois qu’une telle idée m’effleure l’esprit. Je n’ai jamais eu peur depuis mon arrivée dans cette ville. La preuve : je n’ai jamais fermé la porte à clé jusqu’à ce soir. D’une main tremblante, je tourne le verrou. Il faut que je dorme, d’un sommeil lourd et sans rêve. Je crois que je suis en train de devenir folle.
Le froid me paralyse, j’ai peur. J’ai eu mal mais je ne sens plus rien. La maladie ne m’a laissée aucune chance. Les microbes ont méthodiquement détruit tout ce qu’ils pouvaient. Je me sens mourir, je suffoque, je sens des présences autour de moi. J’entends des murmures, je veux bouger et leur échapper mais je n’y arrive pas. Le froid me paralyse. Ils viennent pour me prendre… ils me veulent… Je me réveille en hurlant, je transpire abondamment. Mes doigts sont refermés sur mes paumes et les ongles les entaillent, je saigne. En voyant mon sang, j’ai la nausée. Mais qu’est ce qu’il m’arrive à la fin? Je rejette la couette au bout du lit, j’ai chaud. Beaucoup trop chaud. La fièvre? Peut-être. Et de nouveau cette impression d’être épiée, je voudrais pouvoir me mettre en boule pour me cacher. Dehors le vent fait craquer des branches, elles cognent contre une fenêtre en faisant des bruits épouvantables. La tempête souffle-t-elle? Je me secoue pour aller jeter un coup d’œil dehors : rien. Juste une petite brise habituelle. D’où vient ce vacarme alors? Des gamins du quartier qui me font une blague? Il n’y a pas d’enfant dans mon quartier, il n’y a pas d’enfant du tout dans cette ville d’ailleurs. Pour la première fois cela me frappe : je suis dans une ville peuplée d’adultes. C’est possible ça?  Je retourne sur mon lit pour me recroqueviller, je veux que tout redevienne comme avant. Et si c’était juste un cauchemar? C’est possible, non? On peut faire des rêves plus réalistes que la vraie vie, je me souviens l’avoir lu quelque part. C’était quand déjà? Impossible de m’en rappeler. Je suis épuisée, à bout de nerf. Je commence à imaginer tout et n’importe quoi, des bêtes tapies dans l’ombre qui n’attendent qu’un moment d’inattention pour me dévorer, des fantômes prêts à m’arracher mon âme. Je me sens prisonnière de la ville, prisonnière de ma maison, prisonnière de moi-même. Vaincue, je sombre dans un sommeil peuplé de cauchemars.

Le soleil brille déjà largement quand j’ouvre les yeux. La nuit a laissé ses marques sur moi, j’ai des cernes noires qui me mangent le visage et des traces d’ongles sur mes paumes. Je suis à mi-chemin entre l’humaine et le zombie. Je préfère ne pas trop y penser. Je vais sortir, je retrouverai peut-être mes esprits ; mieux encore je découvrirai peut-être ce qu’il se passe.
Beaucoup de mes voisins ont eu la même idée que moi ce matin, je croise quantité de visages creusés, de teints livides et de regards atones. Je ne sais pas quoi en penser, je n’avais jamais remarqué qu’ils se ressemblaient tous autant ; certains me parlent ou en tout cas essaient mais je ne les comprends pas, je n’entends que des grognements. D’autres me suivent sur plusieurs mètres avant de rebrousser chemin. J’arrive à semer les plus téméraires en forçant le pas ; ils n’arrivent pas à me suivre. Serais-je devenue une athlète? On m’a toujours reproché ma lenteur au contraire, et je me suis fait la réflexion il n’y a pas si longtemps. Partout où je me rends, la même scène se répète comme si j’étais en train de devenir une paria. Mais pourquoi bon sang?!?! Et puis c’est quoi cette ville morte? Je ne rencontre personne, ne vois aucune boutique. J’ai l’impression d’être espionnée, pas par les habitants mais par quelqu’un d’autre. Il y a des caméras de surveillance partout, mais pourquoi faire? Et depuis quand? Je ne me souviens pas les avoir remarquées avant. Il ne se passe jamais rien de toute manière. Je frissonne de froid mais aussi de peur, je ne sais pas plus quoi faire. Je ne me sens en sécurité nulle part mais j’opte pour ma maison parce qu’après tout sa maison est censée être l’endroit où l’on se sent le mieux. Une glacière m’attend à sa place habituelle, je l’emporte par réflexe. Mais avant de pouvoir en faire quoi que ce soit je m’évanouis dans l’entrée.
Le froid me paralyse, j’ai peur. J’ai eu mal mais je ne sens plus rien. La maladie ne m’a laissée aucune chance. Les microbes ont méthodiquement détruit tout ce qu’ils pouvaient. Je me sens mourir, je suffoque, je sens des présences autour de moi. J’entends des murmures, je veux bouger et leur échapper mais je n’y arrive pas. Le froid me paralyse. Ils viennent pour me prendre… ils me veulent… Je vais devenir comme eux, j’ai attrapé le virus dont personne ne veut jamais parler. Je vais me transformer en zombie.

 

La mémoire me revient tout à coup, je ne rêve pas. Je suis vraiment devenue un zombie, je me souviens de tout maintenant. Ma maladie, le transfert à l’hôpital, la chambre d’isolement et ma longue agonie. Enfin si on peut qualifier ainsi ma métamorphose. Ce que je ne comprends en revanche pas c’est pourquoi je m’en souviens. Le virus responsable s’attaque au cerveau du malade et le détruit : on devient alors un mort-vivant. Par conséquent je ne devrais plus du tout avoir conscience de moi-même et de mes actes. Mon comportement présent est tellement… humain… ce n’est pas possible.
Je sais que je suis réveillée, j’essaie de me lever mais je n’y parviens pas. J’ouvre les yeux : je ne suis plus chez moi mais dans un lit d’hôpital, attachée par une sangle qui m’appuie sur la poitrine et les bras. J’entends des voix, on discute de moi. Je ferme de nouveau les yeux et j’écoute.
– Ce qu’il se passe est tout bonnement extraordinaire : elle n’est plus malade. Par je ne sais quel miracle, elle a fini par rejeter le virus et petit à petit son cerveau est redevenu sain. Je n’arrive pas à y croire!
– Nous devons la ramener chez elle: c’est trop dangereux de la garder ici. Nous ne savons pas si elle est vraiment guérie. La ville a été créée pour ça, tu le sais : nous protéger des zombies tout en les étudiant.
– Mais elle va se faire dévorer par les autres si nous la remettons là-bas! Ses analyses sont excellentes, nous ne courrons aucun risque! Je refuse de la livrer à ces sauvages!
– C’est l’une d’entre eux, ils ne lui feront rien. Ils la connaissent.
La dispute continue ainsi un bon moment, elle permet de m’aider à remettre en place les dernières pièces du puzzle. Je comprends que je ne suis qu’un rat de laboratoire pour certains médecins. Je m’agite sur mon lit, les deux scientifiques finissent par m’entendre et se tournent vers moi d’un seul mouvement. Le plus jeune, celui qui me défend depuis le début me sourit et se précipite vers moi pour me rassurer. Je veux lui parler mais je suis bâillonnée. « Ne vous inquiétez pas mademoiselle, tout va bien. Nous allons vous libérer bientôt, ces liens n’avaient pour but que de vous protéger de vous-même si jamais vous retombiez malade. Mais je pense que cela n’arrivera pas. » Je ne peux m’empêcher de lui rendre son sourire, il ne le voit pas derrière mon bâillon mais il est visible dans mon regard. C’est alors que je vois l’autre homme en blouse blanche s’approcher. Il a une aiguille dans la main et l’enfonce dans le cou de son collègue. Ce dernier s’effondre sans que je puisse l’avertir. Dans un dernier spasme il meurt, la terreur remplace la joie dans mon regard. J’hurle contre le bâillon.
« Je suis vraiment désolé mademoiselle mais je ne pouvais pas le laisser vous remettre en liberté. Le pauvre garçon n’a pas compris les tenants et les aboutissants de cette expérience. » Tout en parlant, je le vois reprendre une aiguille, l’enfoncer dans un flacon pour la remplir. Je le soupçonne de me réserver le même sort qu’au pauvre garçon gisant par terre. Il continue son monologue d’une voix folle. « Voyez-vous le virus qui vous a transformé est une invention. Mon invention et il n’était pas du tout prévu que vous en guérissiez. Mon virus doit devenir la dissuasion nucléaire de demain, je veux que tous craignent l’état dans lequel je peux les faire tomber. Vous comprendrez alors que votre retour parmi nous est impossible. J’en suis navré, je n’ai absolument rien contre vous. » Cet homme est totalement fou, je le vois dans son regard halluciné. J’essaie de l’apitoyer en lui lançant un regard désespéré mais il ne me voit même pas. Il tapote une dernière fois la seringue pour en chasser les bulles d’air. La dernière sensation que je perçois dans ma seconde vie est la piqure dans mon cou. Puis le néant.

Ceinwynn

 

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