Littérature, Nouvelles

Le collectionneur de poupées, 1ère partie (concours Elénya Editions)

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous,

Je continue mon tour d’horizon des textes avec lesquels j’ai participé à des concours et qui n’ont pas été retenus. Cette fois-ci il s’agit d’une nouvelle policière steampunk pour Elénya Editions. Ce concours a été mis en place pour le Salon du Fantastique; les gagnants feront partie de l’anthologie du Salon. Le Steampunk c’est mon truc, vraiment. C’est d’ailleurs dans cet univers que se déroulent mes deux textes publiés chez Elénya. Le Steampunk est un genre fantastique dans lequel l’électricité et l’énergie atomique n’existent pas; on pourrait le comparer à la période victorienne historique (pour simplifier). Si vous avez vu « Jack et la Mécanique du coeur » on pourrait le qualifier de steampunk. Je vous laisse apprécier l’enquête en 2 parties, n »hésitez pas à me donner votre avis !

Le collectionneur de poupées (1ère partie)

Cela fait un moment qu’il ne s’est pas promené le soir. Les lampadaires commencent à donner une couleur cuivrée à la rue. Il a besoin de se dégourdir les jambes et de s’éclaircir les idées : il a encore raté son coup. Sa dernière victime en date ne va pas tarder à être retrouvée par la police. Il n’a toujours pas mis au point le bon dosage, sa victime s’est une nouvelle fois retrouvée catatonique, au lieu d’être privée de sa volonté. Son esprit brillant lui est désormais inaccessible. Quel gâchis ! Elle n’était pas loin d’être parfaite, il l’a senti dès qu’il l’a vue. Mais il a de nouveau tout foutu en l’air ! Et il sera bientôt à court d’herbes… Une potion qu’il a mis des années à mettre au point, en secret, avec des plantes provenant d’Amazonie. À l’origine, les autochtones les utilisaient pour entrer en transe et communiquer avec ce qu’ils pensaient être leur Dieu. Foutaises ! Par contre, combinées avec d’autres plantes psychotropes et distillées de la bonne manière, on devrait obtenir une substance capable de soumettre n’importe quel humain sans rien lui enlever de son âme.  

            Soudain, un éclair doré attire son regard. En passant sous le lampadaire, le bracelet de la jeune femme qui le précède en a reflété la lumière. Il lève alors les yeux et remarque le pas rapide et décidé, la démarche chaloupée et les cheveux mordorés. Mû par son instinct, il décide de la suivre…

***

Aux premières lueurs du matin blême, les roues crantées du réveil se mettent en branle. Quand l’alignement est parfait, la sonnerie caractéristique se fait entendre. Sous la couette, Victor sait qu’il n’a que quelques instants pour réagir ou alors ce sera la douche froide : un seau d’eau se déversera sur le lit. C’est le meilleur moyen qu’il a trouvé pour éviter une panne d’oreiller traitresse. Une main ferme et assurée s’abat sur le bouton, évitant ainsi la catastrophe et marquant le début d’une nouvelle journée.
Victor se dirige d’un pas lourd vers la cuisine. Au fur et à mesure qu’il s’en approche, une bonne odeur de pain toasté lui fait monter l’eau à la bouche et provoque les habituels gargouillis de son estomac. Quand il arrive dans la pièce, elle est vide : c’est le réveil qui a déclenché le processus de préparation du petit déjeuner. Victor n’y fait plus attention, mais un ensemble de poulies, dents et engrenages courent sur le plafond de la maison. Tout y est automatisé ou presque : des boutons poussoirs permettent d’ouvrir les portes à distance, le linge et la vaisselle sont lavés dans ce que nous pourrions qualifier d’embryons d’électroménagers. L’inventeur de cette maison peu ordinaire est en train de grignoter ses toasts en attendant que les œufs à la coque soient prêts. Et à le voir, personne ne penserait qu’il se trouve devant le chef de la brigade de la police scientifique et criminelle de la plus grande ville du pays.

Victor Janusall se prépare à partir pour le commissariat central. Cela fait maintenant sept ans qu’il y travaille, depuis qu’il a créé la division de police scientifique et criminelle. Il travaillait auparavant comme simple policier dans un commissariat de seconde zone. Et ce bien qu’il soit sorti major de sa promotion à l’école de police. Mais son caractère difficile et sa brillante intelligence lui avaient barré la route vers un poste prestigieux. Il n’est jamais bon de savoir qu’on est meilleur que ses supérieurs et surtout de le leur dire. À cette époque déjà, le jeune policier adorait bidouiller tout ce qui lui tombait sous la main pour en faire des objets insolites, mais d’une grande utilité. C’est ainsi qu’il avait commencé à fabriquer des outils utiles à l’analyse des indices sur les scènes de crime. Il avait commencé par des lentilles grossissantes au-delà de tout ce qui c’était fait auparavant. Elles permettaient de voir les plus infimes fibres ou poils laissés par les criminels. Il avait ensuite mis au point des instruments de dissections d’une précision hors pair. Victor ne s’arrêta pas en si bon chemin ; passionné de chimie, il mit au point différents réactifs permettant d’identifier tout ce qui pouvait servir pour confondre l’auteur d’un crime. Tant et si bien qu’il finit par avoir un nombre considérable d’arrestations à son actif ; sa hiérarchie n’avait pas d’autre choix que de le promouvoir au poste qu’il occupait actuellement.
En ce moment, toute la brigade est sur le pied de guerre. Depuis plusieurs mois, des jeunes femmes sont régulièrement enlevées et retrouvées dans un état catatonique. Aucune d’elle n’a encore retrouvé son état normal et les médecins ne sont guère optimistes ; pour eux, leur âme est à jamais enfouie dans les ténèbres où les a plongées le criminel. Depuis le début de l’affaire, le chef de la brigade s’implique beaucoup et prend le manque de résultats comme une injure personnelle. Aucun criminel ne lui a tenu tête avant celui-ci et il n’est pas question que son intelligence soit ainsi mise à mal. Il n’a pour l’instant pas pu trouver le moindre indice, la moindre trace pouvant le mener à l’auteur de ses atrocités. Il a bien trouvé une substance dans le sang des victimes, mais elle ne ressemble à rien de ce qu’il a pu voir ; et il n’en trouve mention nulle part. Pendant son trajet à pied jusqu’à son bureau il se remémore les détails de l’affaire.
Les jeunes femmes enlevées n’ont aucune caractéristique physique en commun, mais sont toutes connues pour leur intelligence et leur sensibilité. Elles ont toutes réussi dans leur domaine d’expertise et Victor s’est souvent dit qu’il aurait aimé fréquenter l’une d’elles. De leur enlèvement, on ne sait rien. Elles ne se sont tout simplement pas présentées sur leur lieu de travail un matin. Très secrètes sur leur vie privée, personne n’a pu dire aux enquêteurs si elles avaient un homme dans leur vie. L’inspection minutieuse des logements des victimes n’a rien donné non plus. On retrouve les victimes une semaine après leur enlèvement, catatoniques. Elles sont toutes impeccablement mises : boucles et chignon parfaits ; une robe et un corset sur mesure qui flattent leur teint. Elles seraient juste magnifiques si leur regard n’était pas vide et leurs joues blêmes. Ne reste plus que l’étrange substance présente dans leur corps et que personne n’arrive à identifier. Son effet principal est de figer l’âme des victimes ; leur corps reste souple et chaud, mais elles sont incapables de faire quoi que ce soit par elle-même. Elles ne sont plus que des poupées vivantes. C’est pourquoi tout le monde appelle désormais le criminel le « Collectionneur de poupées ». « On ne devrait pas l’appeler ainsi, ce n’est pas un collectionneur puisqu’il se débarrasse de ses victimes », bougonne l’inspecteur alors qu’il pousse les portes du commissariat. Détail intéressant : aucune d’entre elles n’a subi de violences sexuelles.

Comme toujours, il est frappé par l’odeur des lampes à gaz et des bougies. Le commissariat en fait une consommation astronomique. L’activité y est incessante, les habitants de la ville sont les proies constantes de divers larcins. Les policiers sont sur le qui-vive constant. Dans un coin, une armée de secrétaires tapote en rythme sur d’immenses machines à écrire en cuivre. Elles s’occupent des rapports quotidiens, dégageant ainsi les policiers de cet ennuyeux travail et leur permettant de se trouver sur le terrain en quasi-permanence.
Victor salue d’un signe ceux qu’il croise, mais sans s’arrêter, il n’est pas causant avec ses collègues. La plupart d’entre eux lui semblent ennuyeux et incultes. Il se dépêche de rejoindre son bureau où le dossier du « Collectionneur de poupées » le nargue encore et toujours. A peine s’est-il replongé dans sa lecture, les coudes fermement plantés dans son bureau et ses petites lunettes rondes sur le nez, qu’on vient frapper à sa porte.
« Monsieur, il faut que vous veniez immédiatement, on en a retrouvé une autre. »

L’inspecteur Janusall arrive moins d’une demi-heure plus tard sur les lieux. Il a dû se résoudre à prendre l’une des voitures de service du commissariat, lui qui préfère marcher et qui paradoxalement se méfie de cette invention un peu folle. Un grand panache de fumée annonce son arrivée ; la voiture à vapeur se fraie difficilement un chemin à travers la foule massée aux alentours directs de l’endroit où l’on a retrouvé la malheureuse.
Victor descend rapidement de l’engin infernal et en profite pour essayer de faire se disperser la foule, sans succès : l’odeur du sang est l’une des plus puissantes qui soient et personne ne voudrait renoncer à colporter les plus folles rumeurs sur ce drame. Il a emporté avec lui une grosse sacoche en cuir épais et tanné par le temps. C’est là que se trouve tout le matériel scientifique utile sur une scène de crime. Tous les outils ou presque sont l’œuvre de l’imagination de celui qui les porte. Les policiers en le reconnaissant lui facilitent le passage ; sa réputation n’est plus à faire et ils sont plusieurs à voir comment travaille « le maître ».

La jeune victime se trouve sur un banc en compagnie d’une policière qui lui parle doucement, essayant en vain de tirer quelques mots de celle qui n’est plus qu’une coquille vide. Ce n’est pas la première victime du « Collectionneur de poupées » qu’elle rencontre. À chaque fois, la même colère et la même impuissance la submergent. Pauvres âmes à jamais disparues, qu’ont-elles fait pour mériter ça ? Alors qu’elle sent ses mâchoires et ses mains se crisper, Victor pose une main apaisante sur l’épaule de sa collègue. Elle lève les yeux vers lui :
—  Elle est dans le même état que les autres, Monsieur. Elle est totalement passive, vidée. Si seulement je pouvais avoir ce taré en joue, je vous jure qu’il ne vivrait pas longtemps. Et encore, ce serait trop doux pour lui…
—  Alors j’espère que ça ne sera jamais le cas Johanne ; je ne voudrais pas avoir à me passer des services d’une inspectrice aussi douée que vous.
Le calme avec lequel son supérieur s’exprime fait son effet sur la jeune femme. Elle reprend toute sa contenance et son professionnalisme habituel. Elle s’adresse doucement à la victime pour lui dire qu’elle doit la laisser un instant avec le monsieur. Il ne lui fera aucun mal, elle peut avoir confiance en lui.
Victor s’approche à son tour. D’une voix douce qu’on ne lui connaît que dans ces cas-là, il explique à l’inconnue qu’il va devoir faire des prélèvements. Rien de trop intime, enfin pas pour le moment. Il lui demande simplement d’ouvrir la bouche pour lui prendre un peu de salive et de pouvoir frotter sous ses ongles. Avec une docilité mécanique, elle se laisse faire. Le policier se fait le plus doux possible, touché une fois de plus par la beauté de la victime choisie par son adversaire, tout à fait son genre. Dès que les prélèvements sont effectués à l’aide de petits bâtonnets recouverts de coton et d’une solution servant à conserver les éventuelles traces laissées par l’agresseur, Victor les range soigneusement dans des petits flacons. Il doit être méticuleux s’il veut pouvoir les analyser plus tard.

L’inconnue ne l’est pas restée très longtemps. Il s’agit de Tiffaine Chambord, enlevée il y a une semaine. Comme les autres, sa brillante intelligence l’a menée au succès dans son métier : pharmacienne herboriste ; et comme les autres, elle a disparu du jour au lendemain. L’inspecteur en chef se souvient parfaitement du petit appartement coquet qu’il a retourné de fond en comble dans l’espoir de trouver une trace du kidnappeur. Une nouvelle fois, il avait fait Chou-blanc.  Le retour vers le commissariat est rapide, Tiffaine est avec lui dans la voiture. Il doit lui faire des examens plus poussés ; chaque seconde qui passe joue contre le policier : les substances et traces de l’agression peuvent disparaître rapidement.
Le laboratoire sent la térébenthine, les meubles en bois massif recouverts d’acier sont lustrés. Le chef de la police tient à ce que son laboratoire soit toujours parfaitement désinfecté. Tous les instruments sont soigneusement rangés dans des boîtes en verre stérilisées. Personne ne peut pénétrer dans l’antre de Victor sans son accord. Et lorsqu’il le donne, il faut montrer patte blanche en portant une espèce de tunique en coton à usage unique : pas question d’apporter des germes. C’est dans cette pièce que se déroule la partie de son travail que le policier préfère ; là où il peut faire ressortir le scientifique qui est en lui. Il y examine minutieusement chaque indice récolté sur les scènes de crime ; c’est aussi là qu’il fait des autopsies. L’anatomie le passionne depuis longtemps et il trouve dans son métier un moyen de la cultiver sans avoir qu’on le regarde comme un pervers —  même si le jugement des autres lui est totalement égal.
C’est donc vêtus de tuniques blanches que Tiffaine et le maître des lieux entrent dans la pièce. Avant de demander à la jeune femme de s’assoir sur la table d’examen, Victor s’assure de recouvrir l’acier froid d’un drap stérile. Non pas par prévenance, mais par hygiène : là non plus, il ne faudrait pas que quoi que ce soit vienne fausser le résultat des prélèvements. La victime monte docilement sur la table dès que le policier lui montre ce qu’il veut d’elle. Avec une extrême délicatesse et après le lui avoir expliqué, Victor la déshabille et commence son examen. Comme il s’en doutait, Tiffaine n’a subi aucune violence : ni physique ni sexuelle. Il semble néanmoins que des rapports sexuels consentis aient eu lieu. « Tiens, c’est nouveau, ça », murmure l’examinateur. Jusqu’à présent, aucune des jeunes femmes n’avait eu de rapports, consentis ou non. Voilà un élément qu’il faudra tenter d’analyser. Plus tard. Pour l’instant, il faut se concentrer sur l’examen. Il va durer une heure environ. Une heure pendant laquelle la jeune femme ne bougera pas un orteil ; seuls des clignements d’œil et les battements de son cœur démontrent qu’elle est vivante. Et encore… un mécanisme pourrait très bien les reproduire.
Une fois la jeune femme sortie, Victor se plonge dans ses analyses. C’est avec une minutie extrême qu’il sort son attirail de chimiste pour examiner les divers prélèvements : une dissolution par ici, une distillation par là sans oublier les évaporations. Tout ça dans un but : trouver une trace de l’agresseur. Comme toujours, il n’en trouve aucune. La frustration l’envahit ; jamais personne ne s’est montré plus malin que lui ! Il est à deux doigts de tout envoyer valser dans le laboratoire. Mais un léger bruit à la porte le retient. « Vous m’avez demandé de vous prévenir quand il serait 18 h Monsieur », dit la voix étouffée derrière le panneau. Après deux grandes respirations, Victor la remercie. Il note soigneusement les résultats dans un carnet, range et nettoie le laboratoire et sort pour faire le point sur le dossier.

A suivre …

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