Littérature, Nouvelles

Rivière

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous,

Depuis la 1ère fois depuis longtemps, voici un texte inédit. Je l’ai écrit à la reprise de ce blog, l’inspiration semble vouloir revenir. Enfin ! Je m’essaie à l’autofiction. Genre que je pratique peu et que j’ai appris à connaître avec Pierre Dupuis (voir l’article https://maboiteamerveille.wordpress.com/2013/10/24/coup-de-coeur-litteraire-autogrobiaphie-de-pierre-dupuis/). J’espère que vous apprécierez. N’hésitez pas à le laisser un commentaire, ça me fera plaisir !

Rivière

Je marche dans la rue, sans vraiment savoir où je vais. Inconnue dans une ville étrangère que j’apprends à apprivoiser. Les coins de rue se mêlent dans ma tête, j’ai l’impression que tous se ressemblent. Les immeubles défilent devant mes yeux, anonymes et sans âme. Je croise des gens dont les yeux ne rencontrent jamais les miens. Je me sens seule, sale. La ville entière semble me rejeter. Tout me crie « Étrangère ! »
Étrangère… oui, ici, je suis une étrangère ! Une immigrante, une Française chez ses cousins d’Amérique. Personne ne me connaît et je ne connais personne, ou presque. Alors je me promène pour que la ville m’accepte. J’essaie de l’apprivoiser, je la flatte à grands coups d’appareil photo. Je loue sa douceur de vivre, j’exagère sa beauté. Magnanime, j’ignore ses plaies et ses laideurs. J’use mes talons sur les trottoirs parfois défoncés sans les remarquer, ou à peine.

La rivière est la seule à m’accueillir, elle en a vu tellement d’autres qui sont venus chercher fortune en la chevauchant. Bienveillante, elle murmure à mon esprit des histoires de bûcherons, de diable et d’Amérindiens ; des tragédies ou des réussites, le temps où elle était brune de troncs d’arbre avant de devenir l’or bleu de la fée électricité. Les souvenirs m’assaillent de toutes parts. Je vois des troncs de bois à perte de vue, partout. Et l’eau si bleue est désormais or, mais un or sali, vieilli, qui laisse présager les dégâts causés par le flottage. Ils viennent de loin ces arbres, de la forêt boréale, un peu plus au nord. Des hommes jeunes et forts encore passent des hivers à couper et tronçonner des arbres immenses. Les conditions sont rudes, le travail peut écourter les vies. Le long de la rivière, des hommes plus jeunes encore et agiles surtout sont là pour s’assurer qu’il n’y aura pas d’embâcles. Le bois doit descendre la rivière, quoi qu’il se passe. Et tant pis s’ils y perdent la vie en glissant d’un tronc. Je suis une de ces femmes attendant impatiemment le retour d’un fiancé. Les hommes sans enfants sont envoyés en priorité pour ne pas faire d’orphelin. Qui se soucie de ma peine, si mon Aimé disparaît ? Il m’envoie parfois des lettres maladroites de son écriture hésitante, il connaît à peine ses lettres, mais quel soulagement quand elle m’arrive après des jours d’angoisse. Qui va se soucier que je veuille retrouver mon homme pour que nous nous mariions enfin et puissions fonder cette famille qui fera ma joie ? Pour l’instant je suis encore chez mes parents, avec mes frères et sœurs. Je les aide en effectuant des travaux de couture pour les dames anglaises de la ville. Heureusement, nous sommes restés chastes, Denis et moi. Quel malheur ce serait de me retrouver enceinte, non mariée et seule. Le déshonneur total. Comme il me hâte de voir la fin de l’hiver et le retour de mon promis.
Sous l’eau, la vie n’est pas plus belle. La vie s’éteint, étouffée par les relents toxiques des troncs surmouillés. C’était au temps où la contrée était presque désertique, la route le long des flots n’existait pas. Quelques sentiers forestiers servaient à faire les liaisons, mais les populations au nord étaient coupées de tout. Nous n’étions pas à Montréal ou à Québec. Avec le temps et l’industrialisation, il fallait de plus en plus d’arbres pour faire de plus en plus de papier. Des conditions de plus en plus difficiles et la rivière ne ressemblait plus qu’à un gigantesque barrage de castors : tapis de bois flottant et trompeur. Sans ses hommes, il n’y aura pas d’ouvriers dans les usines de la ville pour transformer le bois en pâte à papier.
La rivière me raconte alors l’âge d’or de la ville, quand la fumée des usines noircissait le ciel, mais remplissait les portefeuilles des ouvriers. Puis le déclin, la fin du papier, la fin des métaux. J’imagine ces travailleurs rentrant en longues files dans des bâtiments en briques rouges, le sac à déjeuner sur l’épaule, le dos voûté. Cette époque où la ville appartenait aux compagnies qui l’ont créée et où les travailleurs s’étaient vus attribuer un bout de terrain pour y construire leur logement. Je vois clairement les ribambelles d’enfants qui sont dans les rues en bordure de la rivière. Ils sont quinze par familles, plus parfois. Ils se chamaillent joyeusement sans voir le danger à quelques pas. La rivière semble bien calme, mais c’est trompeur. Elle regorge de courants, invisibles en surface, mais redoutablement meurtriers. Combien sont-ils à s’y être noyés ? Ou bien alors ne sont-ils pas ici, mais à l’usine eux aussi ? Une mère de famille court dans la rue, c’est moi. Je suis à la recherche de mon ainée. J’ai besoin d’elle à la maison. Je ne fais rien d’autre que de m’occuper du foyer, avec 10 enfants et le 11e en route, impossible de faire autre chose. J’espère que ce sera le dernier, je ne supporte plus d’être enceinte en permanence depuis mon mariage. Mais le curé nous dit chaque dimanche à l’église que c’est mon devoir. Oh ! Je connais bien des femmes qui connaissent des femmes qui peuvent te faire perdre le bébé mais ce serait un pêché et beaucoup de femmes en meurent. Comment fera mon Réjean si je n’étais plus là pour prendre soin de lui quand il rentre du travail ? Qui lui fera à souper ? Et mes enfants ? Et si on les mettait à l’orphelinat ?
Les clapotis de l’eau se font plus nombreux. Mon regard est alors attiré vers les nombreux oiseaux présents : mouettes, bien sûr, mais aussi canards et oies venus s’abreuver avant de partir pour la grande migration d’hiver.

Cette faune me renvoie vers les Amérindiens, les premiers habitants de ces rives, et chasseurs émérites. Ils sont là avec leur arc et leurs flèches, cachés dans la verdure, concentrés sur leur tir. Mais ces petits gibiers ne devaient pas être les seules proies des tribus. La rivière devait aussi être le point de rendez-vous des ours, des orignaux, des loups peut-être aussi. Je deviens l’une de ces tanneuses de peaux, une couturière de fourrures. L’odeur forte me remplit les narines, mes doigts sont endoloris et piqués de rouge à force de coudre les vêtements. Quand ce ne sont pas pour en faire des vêtements, les peaux deviennent une monnaie d’échange avec les colons, ces hommes venus d’au-delà de l’océan. Ils sont friands de nos peaux. En échange, ils nous fournissent des armes et des babioles. Mais je n’aime pas troquer avec eux, je l’ai dit à mon époux. Ces hommes ne sont pas comme nous, ils pensent qu’ils sont meilleurs que nous alors qu’ils sont incapables de ne pas se faire repérer dans la forêt. Et en plus, ils sentent mauvais. Ils regardent les femmes comme si elles étaient des objets. Mon époux ne veut pas m’écouter, il dit que je suis une femme qui refuse le changement. Je crois surtout que leur boisson lui a tourné la tête.
La rivière se trouble de nouveau : images de guerre, de massacres, de viols… impression de profanation.
Les colons ont décidé qu’ils ne voulaient pas partager. J’avais pourtant prévenu la tribu qu’on ne devait pas leur faire confiance… Ils sont arrivés ce matin lourdement armés, les yeux injectés de sang. Ils sont venus « pour discuter d’un nouveau découpage des terres ». Il ne faut pas être un chaman pour comprendre ce qu’ils veulent dire par là : nos terres pour eux seuls. Toute la tribu s’est retrouvée dans la maison commune. Nous attendons les résultats des pourparlers. Je sais qu’il n’y a rien à attendre d’eux. Je les ai vus comment ils regardent nos jeunes femmes ainsi que la manière de planter leurs armes dans la terre : en propriétaires. Il y a des bruits bizarres autour de la tente. La tension commence à se faire sentir. Des ombres apparaissent sous les tentures. Et soudain ! Une odeur de fumée. Bientôt elle s’insinue dans la pièce, puis c’est au tour du rouge profond des flammes de faire son apparition. Les Blancs ont mis le feu à la maison commune ! Nous n’avons pas d’autre choix que de sortir dans la panique. Ils sont là à nous attendre, nos négociateurs sont morts. C’est la fin, il ne nous reste qu’à mourir dans la dignité. Les braves mourront d’un coup mais pour nous les femmes, ce qui nous attend d’abord est pire que la mort.
Je pleure. Le silence accueille mes larmes et les calme. Les combats ont disparu, un bateau passe à toute vitesse et brise le charme. La rivière est désormais muette. Les bateaux ont remplacé les troncs, les touristes peuvent voyager vers la forêt boréale et pêcher dans les nombreux lacs de la région. Les parcs nationaux ont pris la place des exploitants forestiers. Seule la rivière continue de veiller sur les terres. Elle semble éternelle à la fois bienveillante et sauvage. Et ce jour-là, elle m’a acceptée. Moi l’étrangère j’ai partagé ses souvenirs, j’ai vécu à travers les âges. Moi l’étrangère, je suis fille de la rivière.

Ceinwynn

 

 

Publicités

1 thought on “Rivière”

A votre tour :)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s