Concours, Littérature

Prix Clément Marchand 2016: L’Absent (ma participation)

Ink_well_by_ZsofiaGyukerBonjour à tous,

J’ai participé au Prix Clément Marchand de la société des écrivains de la Mauricie. Je ne fais pas partie du palmarès mais c’est une belle expérience: j’ai pu voir à quoi ressemble les concours littéraires au Québec.
Je vous propose de lire ma participation. Il s’agit d’un texte commencé le 11 novembre 2014. Cela ne devait être qu’une simple lettre pour commémorer le 11 novembre mais je me suis laissée entraîner par les personnages. Je vous laisse donc en compagnie de Marie.

L’absent

Il est 6 h du matin, Marie se lève. L’air est glacial dans son petit appartement, elle resterait bien au lit, mais voilà, le petit déjeuner ne va pas se faire tout seul. Elle enfile la lourde robe de chambre offerte à Noël dernier, glisse ses grosses chaussettes dans les pantoufles le plus rapidement possible et s’en va vers la cuisine. Les enfants dorment encore, elle essaie de ne pas les réveiller malgré la petitesse du trois pièces. Il faut qu’elle se dépêche d’alimenter le poêle pour que les petits ne soient pas trop frigorifiés. Mais avec l’humidité de ce mois de novembre, le feu a du mal à prendre.
Marie doit continuellement faire attention à ce que la fumée ne remplisse pas la pièce. Une fumée noire qui pique la gorge et les yeux et qui provoque des quintes de toux telles que les enfants arrivent à en vomir. Ce n’est vraiment pas facile pour eux depuis quelque temps. Leur mère fait tout ce qu’elle peut pour leur offrir une vie à peu près décente ; mais le travail à la filature est exigeant et rapporte à peine de quoi vivoter. Au fur à mesure que le mois avance, la viande se fait plus rare et la soupe plus claire. Même le chou peut devenir trop cher pour la bourse de Marie.
Ils viennent tous de Savoie. Alors que le Traité de rattachement de 1860 promettait que les hommes ne seraient pas mobilisables, la République a réclamé son dû. Les agriculteurs ont laissé leur exploitation ou leur travail de saisonnier pour partir mourir sur le champ de bataille. Les femmes ont dû prendre la relève. Les plus chanceuses profitent des vaches laitières et du bétail pour nourrir leur famille ; les autres sont parties en ville, à Annecy ou à Lyon, pour y trouver du travail. C’est le cas de Marie qui a quitté son Val Montjoie avec ses 2 enfants pour la capitale des Gaules. Elle a trouvé un minuscule appartement que son maigre salaire de fileuse peine à payer. Elle a bien tenté de rester dans ses montagnes ; mais au bout de 2 ans de menus travaux, elle s’est résolue à partir après avoir consulté son Zian. La situation s’est à peine arrangée, mais Marie a toujours gardé le cap. Elle a prié de longues heures dans l’église de son quartier  pour que la guerre se termine vite. Qu’ils puissent rentrer dans leur vallée. Elle s’est même mise à rêver de se mettre à son compte. Elle a beaucoup appris à la filature, elle est certaine qu’elle pourrait confectionner et vendre ses propres créations. On lui a dit que les mobilisés toucheraient un petit pécule en partant, il pourra servir à l’investissement de départ. Zian pourra toujours retourner louer ses bras dans les fermes environnantes. Tout ira bien.

En ce matin de novembre, elle ne sait pas encore à quel point elle est proche de réaliser son rêve. Quand le feu finit par prendre, elle met de l’eau à chauffer pour sa toilette et celles des enfants. Marie peine à les arracher à la tiédeur des couvertures. Un bol de chicorée les attend sur la table de la cuisine avec des croûtes de pain en guise de tartines. Une petite lichée, la dernière, de confiture envoyée par les parents de Marie vient compléter le frugal déjeuner. Il est avalé en silence. La température est enfin montée dans l’appartement sans que la fumée n’ait tout envahi. Les enfants prennent donc un peu de vigueur et chahutent entre eux, Marie sourit. C’est bientôt l’heure de partir pour l’école et la filature. Un brouillard épais recouvre la ville. Les bruits en sont comme étouffés, Marie embrasse ses enfants à un coin de rue : c’est ici que leur chemin se sépare pour la journée. La petite école les attend tandis que Marie se rend dans un autre quartier de Lyon. Elle presse le pas pour ne pas être en retard. Heureusement, les pavés de la vieille ville ne sont pas trop humides ; sinon, ce serait le gadin assuré. C’est ce qui est arrivé à une collègue de la jeune femme. La pauvre n’a pas pu se rendre à l’atelier pendant plusieurs semaines. Les ouvrières ont fait une quête pour qu’elle ne sombre pas dans la misère. Depuis ce jour, Marie se méfie des pavés comme de la peste. Si elle se cassait une jambe, ce serait une catastrophe. Mais ce matin, tout se passe bien malgré le brouillard persistant. Elle arrive même quelques minutes en avance.
La « fabrique » est un atelier de taille modeste, mais dont la réputation n’est plus à faire. Les propriétaires se passent l’affaire de père en fils depuis plusieurs générations. Avec la guerre, l’activité s’est fortement réduite ; mais des clients restent fidèles et assurent l’essentiel. Pour cause de mobilisation massive, c’est le patriarche qui a repris les rênes de l’affaire. Maurice Bourgeois a presque 65 ans et a dirigé l’atelier pendant des années avant de le laisser à son fils. Cet intérim permet à la filature de fonctionner presque normalement quand la plupart des concurrents sont à l’arrêt faute de dirigeants. Côté personnel, il a fallu aussi s’adapter : si les femmes sont restées à leur poste sur les métiers à tisser, les hommes ne sont plus là pour en assurer la maintenance. M. Bourgeois a donc décidé de former quelques-unes de ses employées à la mécanique, avec succès. Il s’est même rendu compte, avec surprise, qu’elles sont parfois meilleures que les hommes. Les conditions de travail sont exigeantes pour la santé : l’inhalation de fibres de soie cause de graves problèmes pulmonaires. Les navettes des métiers à tisser se coincent et provoquent des blessures importantes. Les vastes fenêtres laissent entrer la lumière toute la journée ; il fait cependant frais, pas question de faire un feu qui pourrait se propager au tissu présent un peu partout dans la pièce.
Quand elle a été engagée, Marie a eu un peu de mal à se faire au bruit infernal des métiers à tisser : le « tchac ! » des lisses après le passage de la navette rythme ses journées. Sa formation n’a pas été non plus de tout repos, les Lyonnaises sont presque nées avec une navette dans la main ; ce n’est pas le cas d’une montagnarde plus habituée à traire des vaches. On lui a donc tout d’abord donné de petites pièces sans motifs ou presque. Petit à petit, Marie a appris à lire un schéma, puis à disposer ses bobines et à vérifier la tension des fils de la trame du tissu. A force de travail et de journées interminables, elle est devenue l’une des meilleures ouvrières de l’atelier. M. Bourgeois lui a laissé la responsabilité de quelques commandes spéciales ; de sa propre initiative, elle a même pu faire des modifications sur les modèles dont elle s’occupe.
L’envie de lancer sa propre maison vient des succès remportés depuis son arrivée. En Haute-Savoie, elle est proche de Genève et de sa riche clientèle. Marie a des connaissances dans la Confédération helvétique ; des gens de maison qui ont les oreilles de leurs employeurs. Avec le savoir-faire transmis par M. Bourgeois et son sens de la mode et des motifs, elle pourrait réussir rapidement. Si seulement Zian pouvait revenir du front avec le pécule espéré… Ce n’est pas avec son salaire qu’elle pourra mettre de côté la somme nécessaire à sa petite entreprise. Consciente qu’elle ne pourra pas fabriquer en grande quantité ; elle veut proposer à sa clientèle des motifs sophistiqués et une finesse de tissage irréprochable. Les modèles les plus extravagants lui traversent l’esprit pendant qu’elle surveille le rouleau qui se tisse devant elle. À sa pause, elle se dépêche de coucher sur papier ses idées. Le soir venu, elle rapportera consciencieusement ses croquis chez elle pour les enfermer dans une petite malle. Elle pense justement à sa prochaine création, des fleurs de lys mêlées de myosotis, quand M. Bourgeois arrive dans l’atelier en demandant le silence.
Pour un homme de son âge, Maurice Bourgeois a encore une belle prestance. Ses cheveux blancs sont soigneusement peignés et son costume est impeccable. Un carré de soie fine dépasse de la poche de son veston et la chemise est amidonnée comme il se doit. Une autorité naturelle se dégage de sa personne, il n’est pas très grand, mais sa large carrure et sa voix grave inspirent le respect. « Mesdames, un instant je vous prie. J’ai une annonce importante à vous faire : la guerre est terminée ! Vous allez bientôt retrouver vos hommes. L’Armistice a été signé. Pour fêter dignement la victoire de notre beau pays, je vous libère pour la journée. Ne vous inquiétez pas, vous serez payées. Ce 11 novembre marque la fin d’un bain de sang interminable ; mais aussi, je le sais, la reprise véritable des affaires. Les clients voudront oublier ces tristes années ; rien de mieux que les étoffes luxueuses pour ça. Bonne journée Mesdames ! » Un silence suit la déclaration du patron. Les ouvrières se regardent, n’osant croire à ce qu’il vient d’être dit. Elles en étaient venues à penser que cela ne se terminerait jamais ! Quatre longues années pendant lesquelles elles se sont débrouillées sans les hommes. Combien d’entre elles ont perdu un frère, un cousin ou un mari ? Pratiquement toutes. Et personne ne peut encore promettre que les autres seront de retour. Les avis de décès mettent des semaines à arriver. Elles restent donc réservées. Toutes, sauf Marie qui au bout de quelques instants laissent éclater sa joie. « La guerre est finie, vous entendez ? Nous allons retrouver nos familles les filles !!! Finies les privations et les nuits sans personne contre qui se blottir. Loué soit le Seigneur, Il a entendu nos prières. » Et sans attendre, elle s’empare des mains de sa collègue la plus proche pour l’entraîner dans une danse improvisée autour des métiers à tisser. La guerre est terminée, enfin !

Le reste de la journée passe à une vitesse folle pour la jeune fileuse. Tout est désormais possible : le retour de Zian, quitter Lyon pour retrouver les montagnes, son projet d’atelier… Avant de rentrer, elle se rend directement à l’église de son quartier pour remercier la Vierge. Depuis des mois, elle lui demande d’intercéder auprès du Seigneur pour que la paix et son homme reviennent. « Très Sainte Vierge, je vous remercie d’avoir exaucé ma prière. En gage de reconnaissance, je ferai un don à Notre Dame de la Gorge dès mon retour au pays. Et je le renouvellerai tous les ans jusqu’à ma mort. »  Agenouillée devant l’autel, Marie est l’image même de la piété. Comme beaucoup de Savoyards, la jeune femme voue une adoration particulière à la Vierge. Dès qu’elle a su qu’un petit autel marial se trouvait dans cette église, elle est venue la prier. Elle passe le reste de la journée à flâner dans les rues de Lyon. Le brouillard s’est dissipé, laissant place à un franc soleil. Le fond de l’air reste néanmoins froid et humide. La jeune femme est impatiente de retrouver les enfants pour tout leur raconter.
En attendant, les questions se bousculent dans sa tête : quand Zian reviendra-t-il ? Dans quel état ? Retourneront-ils tout de suite en Haute-Savoie ? Aura-t-il touché la fameuse somme d’argent sur laquelle elle compte tant ? Arriveront-ils à vivre de nouveau ensemble après tout ça ? Et bien d’autres encore. Elle l’a attendu tellement longtemps son Zian, le cœur battant à chaque lettre qu’elle recevait, de peur que ce ne soit pour lui annoncer sa mort. Il a écrit rarement, il n’a jamais été un homme de lettres. Mais elle les a toutes gardées, elles sont dans la mallette avec ses croquis. Elle a les larmes aux yeux quand elle entend ses enfants rentrer. Léonie et Gabriel ont respectivement 8 et 10 ans. Leurs yeux bleu clair trahissent leurs origines savoyardes, tout comme ceux de leurs parents. Ils se sont bien intégrés à la vie lyonnaise et ont perdu leur accent pour prendre celui de leur ville d’accueil. Marie est tellement fière d’eux. Ils sont de bons enfants, doués et travailleurs ; à l’église, ils sont également très appréciés. « J’ai fait du bon travail avec eux. Le Seigneur m’en est témoin, ils auraient pu devenir des délinquants ; mais non, ce sont des enfants bien élevés », pense la jeune femme en les voyant venir vers elle. Ils sont anxieux de voir leur mère pleurer. Elle s’empresse de les rassurer. On leur a déjà tout dit à l’école, mais ils ne réalisent pas encore. Leur père est  un héros lointain. Marie n’insiste pas.
Les jours qui suivent sont saturés d’une certaine frénésie. Avec la fin de la guerre, les gens reprennent goût à la vie et veulent rattraper le temps perdu. Les cafés et cabarets reprennent leurs activités avec plus d’entrain qu’il y a 4 ans. Les femmes remettent leurs belles toilettes et semblent vouloir se prêter à toutes les folies vestimentaires. Les commandes affluent chez les couturiers. Aucun soldat n’est encore rentré chez lui. La réalité du conflit et des vétérans n’est toujours pas connue de la population. À l’atelier, Marie travaille avec plus d’ardeur encore. Elle a demandé à apprendre à régler les métiers à tisser. M. Bourgeois lui a bien dit qu’avec le retour prochain des hommes, ce ne sera plus nécessaire. La jeune femme a opiné, mais a quand même insisté. « On ne sait pas encore exactement quand les hommes seront de retour, Monsieur Bourgeois. » Le vieil homme s’est rendu à ses arguments. Elle apprend vite l’essentiel, elle ne sera jamais une grande technicienne ; juste ce qu’il faut pour savoir pour se débrouiller. Elle n’en demande pas plus. Elle trouvera bien un cousin décolleteur pour l’aider quand elle sera à compte.
Ces quelques jours de folie post-armistice ne durent pas longtemps. Les premiers soldats sont revenus chez eux, plus ou moins mutilés, racontant l’horrible boucherie. Et il faut aussi se remettre au travail. Marie a reçu l’ordre de démobilisation de son mari, preuve qu’il est bien vivant. Elle s’attend donc à le voir arriver d’un jour à l’autre. Les enfants sont au courant. Mais tant que leur père ne sera pas devant eux, il restera un être flou dans leur mémoire.
Les jours passent et rien ; un mois toujours rien. Marie a envoyé des lettres chez elle pour s’assurer que Zian n’est pas en Haute-Savoie, rien. Les autorités militaires auraient-elles fait une erreur, son mari ne serait-il pas mort ? Elle prend finalement la plume pour écrire à sa préfecture ; on lui confirme que son mari est bien vivant, mais impossible de connaitre sa date de retour. On lui enjoint la patience sans lui demander si elle arrive à nourrir sa famille. Les femmes qui avaient commencé à travailler pour remplacer leur mari sont retournées aux fourneaux, le plus souvent avec joie. Quelques-unes ont apprécié la liberté financière obtenue et continuent à travailler, mais le regard des autres est pesant. Marie travaille toujours pour Maurice Bourgeois ; son fils est tombé au champ d’honneur, le vieil homme forme activement son petit-fils à la reprise de l’affaire. Noël arrive à grands pas quand un dimanche, Marie entend sonner à la porte. Elle revient de la messe et s’apprêtait à se mettre à table avec les enfants. Elle s’essuie les mains sur son tablier pour aller ouvrir. Un grand cri retentit : Zian est rentré !

Marie explose de joie quand elle reconnaît son mari, elle lui saute au cou avant même de le faire entrer dans le minuscule appartement. Elle ne remarque pas qu’il ne répond pas à son étreinte. « Les enfants, venez, votre père est rentré ! » Gabriel et Léonie se présentent timidement vers le nouvel arrivé, osant à peine le regarder. Marie les encourage du regard pour qu’ils l’embrassent. Zian n’a pas l’air à l’aise lui non plus. Maladroitement, il les prend contre lui un bref instant avant de les lâcher, presque soulagé.
Il savait que ce serait difficile de revenir, on l’a prévenu à l’hôpital. Il jette un coup d’œil à Marie. C’est grâce à elle qu’il a tenu pendant toute la guerre. Elle a toujours d’aussi beaux yeux bleus, les cheveux châtains bouclés attachés sagement et la taille à peine plus forte que lorsqu’il est parti. Seigneur, qu’il en a rêvé de cette taille dénudée et des boucles dénouées … Il ne pensait plus qu’au moment où il pourrait de nouveau la prendre contre lui. Maintenant que c’est possible, il se rend compte qu’il n’en a plus envie. Les enfants ? Il les connait à peine et ils ont tellement changé qu’il a l’impression de se retrouver devant des inconnus. Gabriel et Léonie le regardent avec un peu d’appréhension, mais, il le voit aussi, avec une certaine fierté. Fierté de quoi ? Ils ne comprennent pas un seul instant par quoi il est passé et ce qu’il a dû faire pour rester vivant. Et ce n’est pas lui qui leur dira ! Marie non plus n’en saura rien, elle le verrait comme un monstre… Il se force néanmoins à sourire pour ne pas gâcher la joie de sa famille.
Marie, quant à elle, est aux anges. Elle retrouve enfin son homme, son regard transparent et sa tignasse châtaine, désormais coupée courte. Elle ignore le teint terne et les cernes noirs. La jeune femme remarque bien sa réserve ; elle met ça sur le compte de la fatigue du voyage.
Ils sont dans la minuscule entrée de l’appartement. Zian a l’impression d’étouffer, il se sent confiné. Il sait bien que Marie a trimé dur pour avoir ce toit et pour nourrir les enfants. Mais plus la visite avance et moins il se sent à l’aise. Sa femme s’excuse de ne pouvoir lui faire un repas de fête, elle n’avait pas prévu son arrivée. Il l’excuse d’un sourire. Elle ne pouvait pas savoir. Ce sera donc soupe de choux agrémentée de quelques morceaux de lard. Le repas se déroule dans un silence entrecoupé des tentatives de Marie pour faire parler son mari et ses enfants. C’est un échec. Elle espère pouvoir discuter avec son homme quand ils iront se coucher. Ils ont toujours eu leurs grandes discussions au lit ; après avoir fait l’amour la plupart du temps. Le reste de la journée se passe en visite du quartier ; une demande du nouvel arrivé. On lui fait visiter les petites rues, l’école, l’église, l’épicier et les autres commerçants. Au grand air, l’ancien soldat devient un peu plus bavard. Il plaisante avec ses enfants et taquine sa femme. Heureusement, la journée est ensoleillée. Marie les emmène voir l’atelier ; elle ne cache pas sa fierté d’y travailler. Elle en profite pour leur expliquer ce qu’elle sait de la fabrication de la soie, du vers au tissage en passant pas la teinture. Peu habitués de la voir si expressive, les enfants écoutent avec ravissement. Zian découvre également une facette de sa femme, elle en redevient désirable. Elle semble tellement pleine de projets, alors que lui n’est plus que néant. Il est rassuré ; elle sait où elle va et il sent qu’elle ne dit pas encore tout ce qu’elle a en tête. Voilà qui calme un peu ses angoisses. Il avait tellement peur d’être le chef de famille qui devrait tout assumer. Alors que pour l’instant, rien qu’à l’idée de choisir sa paire de chaussettes le matin, il est perdu. Il pourrait peut-être reprendre une vie normale, finalement. S’il laisse Marie prendre les choses en main pendant quelque temps.

Les mois passent à Lyon, la vie reprend son cours. Un peu. Marie continue de se rendre à l’atelier tous les matins. Elle a fait une croix sur le retour à une vie normale avec son époux. Leur première nuit a été un échec total. Zian n’a pas été capable de la toucher. Les essais suivants n’ont pas été plus concluants. C’est tout juste s’il parvient à la caresser ; lui reste hermétique à toutes marques de tendresse ou de désir. Frustrant pour eux deux, sans parler des cauchemars de plus en plus importants qui réveillent tout l’appartement. Il leur reste les conversations, heureusement. Marie a dévoilé son projet à son mari. Tout d’abord surpris de son audace, il s’est vite rallié à son idée. Il lui a parlé de l’argent qu’on lui a remis à sa démobilisation, 2000 francs. Une belle somme, mais qui ne suffira pas. Zian se met à la recherche d’un travail : manœuvre, ouvrier, journalier. Il prend tout ce qu’il trouve. Mais il a du mal à garder un poste, le traumatisme causé par la guerre provoque des accès de mélancolie et des problèmes de concentration incompatibles avec un emploi. Marie compense en travaillant encore plus fort à la Fabrique. Alors que les plus anciennes quittent l’atelier, elle prend du galon. Elle devient tout d’abord chef d’équipe puis chef d’atelier et finalement les Bourgeois la nomment responsable de la partie création. C’est désormais elle qui crée les nouveaux motifs.
Beaucoup la soupçonnent d’avoir une aventure avec le petit-fils de Maurice Bourgeois ; ce qui expliquerait son ascension rapide. Qui pourrait le lui reprocher ? Son mari n’est plus que l’ombre de ce qu’il a pu être. Elle gère tout comme au temps où il était au front. Elle s’occupe en plus de calmer le vétéran, dont les crises de plus en plus violentes s’apparentent à de la démence. Les enfants l’évitent le plus possible. Il leur fait peur, bien qu’il ne soit jamais violent avec eux. Ni avec sa femme. Sa violence se retourne uniquement contre lui. Des scènes d’automutilation que le reste de la famille a de plus en plus de mal à supporter.
Gabriel et Léonie se réfugient dans les études, une chance alors que tant d’autres enfants sombrent. La situation de Marie n’est pas unique, bien au contraire. Les vétérans ont tous été profondément marqués. Dans bien des cas, c’est leur famille qui trinque. Zian a décidé de retourner son mal-être contre lui-même. Alors qu’il aurait pu sombrer dans l’alcoolisme, il reste d’une sobriété à toute épreuve et se bat contre ses démons comme il le peut. Il est devenu encore plus pieux que sa femme et passe de longues heures en prière devant la Vierge de leur église. Il la supplie de le laisser sain d’esprit jusqu’à ce que Marie puisse réaliser son projet. Il est tellement fier de ce qu’elle veut accomplir. Quand elle lui a montré ses croquis, il est tombé en admiration devant son talent. Il n’y connait rien en soierie, mais les motifs dessinés par sa femme l’ont touché. Son ascension au sein de son usine ne le surprend pas. Il entend les rumeurs et les balaie d’un revers de la main. Marie n’a pas besoin de coucher pour être brillante. Et si effectivement, son patron est également son amant, il s’en fiche. La pauvre le mérite bien, il lui fait vivre un enfer et n’est même pas capable de lui faire l’amour. L’adultère est un péché, mais il supplie la Vierge de ne pas jeter la pierre à sa femme. « Je suis seul responsable si ma Marie est effectivement adultère. Je ne suis pas capable d’être un bon mari ; la faute est donc sur moi. » Zian pense également à ses enfants, ils seront brillants, il le sait. Mais à quel prix ? « À cause de moi, ils ne connaitront pas une enfance normale. Ils attendaient de retrouver un héros, je ne suis qu’une pauvre loque. Très Sainte Mère, prenez soin d’eux, je vous en prie. Ce sont de chouettes gamins, vous le savez bien. » Lors de ces oraisons, le pauvre homme fini souvent en pleurs, de grosses larmes coulent sur les joues marquées par le manque de sommeil et les crises à répétition. Le curé de la paroisse a essayé de l’aider au début, mais il a bien vite compris que seuls les dialogues divins avaient le pouvoir de sauver l’âme de son ouaille. Une telle piété et une telle exemplarité sont rares. Il lui propose même de travailler pour la paroisse comme homme à tout faire. Il s’agit principalement de balayer l’église et d’accomplir quelques menus travaux d’entretien. Le salaire est maigre, mais le Savoyard regagne un peu de dignité. L’argent gagné est méticuleusement mis de côté ; le salaire de Marie étant désormais confortable pour faire vivre la famille. Tout ce que gagne Zian servira pour le projet de sa femme. Il n’a pas touché à l’argent de l’armée alors que tant d’autres l’ont dilapidé. Sans en avoir vraiment conscience, Zian organise son départ.

Marie, elle aussi, prie beaucoup. Elle n’a pas oublié la promesse faite à la Vierge, elle a fait son premier don au retour de son mari. C’est pour l’instant cette église qui en profite, mais dès qu’elle sera retournée en Haute-Savoie, le sanctuaire de Notre-Dame de la Gorge en bénéficiera. Elle s’adresse désormais à Marie Madeleine ; pécheresse parmi les pécheresses. Car oui, la jeune femme a une aventure avec le directeur. Ce dernier est aussi un vétéran, mais il a eu la chance de revenir sain d’esprit ; et c’est ce dont elle a besoin, un homme normal avec des désirs normaux. Zian n’est plus capable de lui offrir tout cela. Ils le savent tous les deux, même si l’amour est là. Elle a besoin de la chaleur d’un homme contre elle, en elle. Son mari reste l’homme de sa vie, Benoît est là pour combler certains besoins. Les choses ont toujours été claires entre eux sur ce point. Le jeune homme n’a pas envie de se poser, il profite de la vie et une aventure avec une femme mariée lui convient. Autre chose sur laquelle les amants sont d’accord : ne pas mélanger le plaisir et le travail. Ainsi, les promotions successives de Marie sont le fruit de son seul mérite. Elle les doit à Maurice Bourgeois et non à son petit-fils. Qu’on puisse penser que son ascension dans l’entreprise soit liée à une aventure sexuelle lui fait énormément de mal.
Elle n’a pas abandonné son projet, malgré la relative aisance financière dont  jouit sa famille. Elle continue de mettre de l’argent de côté dès qu’elle le peut. Elle sait qu’elle peut compter sur Zian ; plus d’une fois, elle a vu l’admiration de son mari quand elle lui montre des croquis. La malle est pratiquement pleine désormais. Tous ces motifs seront ceux de son entreprise. Elle met un point d’honneur à séparer son imagination en deux : une part pour l’atelier des Bourgeois, l’autre pour elle. La jeune tisseuse ne veut pas voler son actuel employeur ; elle lui doit tout. Elle travaille du mieux qu’elle peut pour renouveler les motifs de l’atelier ; mais on lui demande de rester classique dans ses choix pour garder « l’esprit Bourgeois ». Les croquis qu’elle destine à son futur atelier sont beaucoup plus modernes et osés. Lyon reste une ville ancrée dans ses traditions ; Marie destine ses créations pour la clientèle genevoise. Sous ses dehors stricts de ville protestante, la ville de Luther est avant-gardiste. Elle espère continuer d’épargner pendant encore une année ou deux, pour être certaine d’avoir les moyens pour mener son projet à son terme. Elle connait bien entendu l’existence de la somme touchée par Zian à sa démobilisation. Au début, elle a eu peur que son mari n’engloutisse tout dans l’alcool ; elle sait maintenant qu’il n’en est rien. Il reste sobre malgré les crises régulières, les cauchemars et les mutilations. « Marie-Madeleine, je ne suis pas adultère par amour du vice, mais par amour de la vie. Si mon Zian redevenait celui qu’il était, mon amant ne le resterait pas une seconde. On ne peut pas me demander de vivre comme une nonne à mon âge. J’ai attendu pendant quatre ans. Je ne suis pas faite pour l’abstinence, j’ai besoin d’amour physique. Mes sentiments lui restent fidèles ; il est toujours le seul que j’aime. Je l’admire pour avoir survécu à cette horreur et pour ne pas être devenu un être abject ou violent. Il est resté un homme bien. Aidez-nous, je vous en prie. »
La prière de Marie ne sera pas entendue cette fois-ci. Au fil des mois et des années, l’état mental de Zian ne fait qu’empirer. Les crises deviennent de plus en plus violentes ; il parvient à garder son travail à la paroisse par miracle. L’ancien soldat se réfugie de plus en plus dans la prière, seul moment où il retrouve un peu de paix intérieure. Il passe de longues heures en oraison, face contre terre. Il pose désormais sur son entourage un regard halluciné dans lequel on peut lire l’horreur de ce qu’il a vécu au front. Au début, Marie a essayé de le faire parler dans l’espoir de le soulager. Elle s’est confrontée à des crises plus violentes encore. Elle ne peut que constater à quel point son homme est brisé. Gabriel et Léonie se contentent de regarder leur père avec pitié ; la plupart du temps, ils l’évitent même.
Dans ses rares moments de lucidité, Zian parvient à communiquer avec sa famille qui profite de ces moments de répit. Il voit avec fierté ses enfants, qui ont maintenant 10 et 12 ans, devenir des élèves promis à un grand avenir. Il imagine Gabriel en médecin et sa petite Léonie en professeur. Ils auront une belle vie et il s’en veut de ne rien avoir fait pour eux. Un an et demi après son retour du front, ils ont pu déménager dans un appartement plus spacieux. L’intérieur douillet et la table généreuse prouvent l’ascension sociale de la famille. S’ils le voulaient, ils pourraient vivre grand train. Mais il s’agit de vivre bien en continuant d’économiser. Les seules folies consenties sont pour l’éducation des enfants. On leur paie des cours particuliers avec des précepteurs de haut rang. Mais tout de même, quelle différence avec ce qu’ils vivaient il y a 4 ans à leur arrivée à Lyon ! À 32 ans, Marie est une femme sûre d’elle et de son talent. Son aventure avec le petit-fils Bourgeois continue, par habitude. Beaucoup ont pensé voir un jour la jeune femme avec un gros ventre ; il n’en est rien. Après la naissance de Léonie, on lui a clairement signifié qu’elle n’aurait plus d’enfants. Les médecins ont dû lui enlever l’utérus ; la grosse cicatrice sur son ventre en atteste. Avec le temps, les ragots ont fini par se taire ; d’autres histoires plus croustillantes ont remplacé cette petite aventure.

Un matin, Marie retrouve son mari prostré sur le canapé du salon. Ce n’est pas inhabituel, mais normalement la voix de sa femme suffit à le sortir de sa léthargie. Pas ce jour-là. Zian ne bouge pas. Il reste là, ses grands yeux bleus hallucinés dans le vide. Il fait inlassablement tourner un gros chapelet entre ses doigts. Effrayée, Marie examine les bras de son mari à la recherche de mutilations. Aucune trace. Les enfants se lèvent. Quand ils arrivent dans le salon, leur mère est en train d’enfiler son manteau et de mettre son foulard, une habitude savoyarde dont elle n’arrive pas à se défaire. « Les enfants, tout est prêt pour le déjeuner. Je vous laisse vous débrouiller, votre père n’est pas bien. Je cours chercher le père François. Il pourra peut-être l’aider. »
Il ne lui faut pas longtemps pour courir jusqu’à l’église. Au mois de mai, la température matinale est agréable et le temps sec. Marie arrive essoufflée. À cette heure matinale, l’église est pratiquement déserte. Le père François est dans la sacristie, il salue courtoisement sa paroissienne et remarque immédiatement son air paniqué. Il pose une main apaisante sur ses épaules.

« – Mon Dieu, Marie que vous arrive-t-il ?

– C’est Zian, mon Père. Je ne sais pas ce qu’il lui arrive. Ce n’est pas une de ces crises habituelles. Je vous en prie, venez avec moi. Je crains un grand malheur.

-J’avais peur que ce jour ne finisse par arriver. Je vous suis. »

Quand ils arrivent à l’appartement du couple, Zian n’a pas bougé d’un pouce. Seule différence, on peut l’entendre prier tandis que ses doigts continuer de faire tourner son chapelet. Le Père François se signe en voyant son paroissien dans un tel état. Il s’approche de lui et essaie de lui parler avec une infinie douceur. Cette fois-ci, l’ancien soldat tourne la tête et semble entendre ce qu’on lui dit. La compassion du prêtre se fait plus évidente encore lorsqu’il rencontre le regard de Zian. Il fait signe à Marie de quitter la pièce. Cette dernière s’exécute, depuis la cuisine elle n’entend que des murmures ; la voix grave du prêtre et celle éteinte de son homme. Elle ne sait pas vraiment depuis combien de temps elle attend quand le Père François vient la chercher. « Je crains ne pas pouvoir faire grand-chose pour lui, Marie. Je connais un médecin, je vais lui demander de passer. En attendant, je vous propose de l’emmener à l’église. J’ai l’impression que c’est le seul endroit où il pourra trouver un peu de paix. » Elle acquiesce sans un mot, l’angoisse au fond des yeux. Le prêtre pose une nouvelle fois une main apaisante sur son épaule ; il fait un signe de croix sur son front avant de partir avec Zian.
Marie ne reverra plus son mari dans un état normal. Quand elle revient de l’atelier, elle passe directement à l’église pour le retrouver. Le Père François l’en empêche. « Son état ne s’améliore pas. Le docteur Massena passera le voir demain matin. Zian dormira au presbytère cette nuit. Je sais combien cela doit-être difficile pour vous, Marie. Nous prions tous pour qu’il aille mieux. »

Le lendemain, le docteur Massena explique à la jeune femme que son mari ne pourra pas revenir chez lui. « Le traumatisme qu’il a vécu pendant la guerre l’a enfermé dans un monde dont il ne pourra pas ressortir. Il n’y a qu’une solution : l’interner. » À ces mots, Marie ne peut retenir ses larmes. Son cher amour, interné, ce n’est pas possible ! Pourquoi ? Comment ? Le praticien laisse passer la crise de larmes avant de reprendre. « Il n’est malheureusement pas le seul à se retrouver dans cet état. La guerre laisse des cicatrices indélébiles. Beaucoup finissent par se suicider, Zian doit-être plus fort qu’eux d’une certaine manière. » Au mot suicide, Marie se signe ; c’est le péché ultime, que Dieu protège son mari d’une telle déchéance.

« – Que devons-nous faire, Docteur ?

– J’ai discuté avec le Père François, il m’a parlé de l’immense piété de votre époux et de l’apaisement qu’il trouve dans la prière. Il connait un monastère dans lequel les moines ont une formation médicale reconnue. Je vous propose de l’y envoyer.

– …

– Prenez le temps d’y réfléchir. En attendant, je suggère que Zian reste ici.

– Quand voulez-vous connaitre ma réponse ?

– Ce n’est pas une décision facile à prendre. Je vous laisse jusqu’à la fin de la semaine.

– Merci, Docteur. »

Marie rentre chez elle, les larmes aux yeux. Elle se demande comment expliquer ça aux enfants. Heureusement, ils n’ont pas renoué de liens puissants avec leur père. La séparation sera plus facile. Après deux nuits sans repos, elle a pris sa décision : elle accepte le départ de Zian.
Moins d’une semaine plus tard, celui qui fut son mari part pour un monastère de la campagne lyonnaise. Elle peut lui parler avant son départ. Grâce à un sédatif, Zian est dans un état cohérent. Le couple se fait des adieux déchirants pendant lesquels l’ancien soldat dit toute la fierté qu’il ressent pour eux tous. Il lui explique aussi qu’il a pris toutes les dispositions pour qu’elle puisse profiter de son argent. « Tu pourras réaliser ton projet avec ça. Dis aux enfants que je suis désolé et que je les aime. » Sur une dernière étreinte, il la quitte, définitivement. Il passera la fin de sa vie dans le monastère sans jamais les revoir tant il vivra replié sur lui-même et sur la prière. Quant à Marie, elle n’a pas le choix. Elle doit continuer à vivre.

Avec le départ de son homme, Marie se retrouve une nouvelle fois seule avec ses enfants. La seule différence, c’est qu’elle est désormais pleinement capable de se prendre en mains. De plus, elle sait qu’elle ne sera pas sans le sou, entre son salaire et l’argent laissé par son mari, elle a largement de quoi vivre. Munie des papiers trouvés à la maison, elle se rend à la banque où on commence par la regarder d’un mauvais œil. Ce n’est pas à une femme de s’occuper des comptes ; pendant la guerre, on a pu le comprendre, mais maintenant… Marie prend son air le plus digne et le plus ferme pour expliquer son cas et exige de voir celui qui s’occupe des comptes de Zian. Le banquier la fait finalement entrer dans son bureau d’un air affable et un peu trop mielleux. La jeune femme lui explique le sort de son mari et tend la procuration que ce dernier a faite il y a plusieurs mois déjà. La discussion, tout d’abord cordiale, se tend quand Marie refuse les rentes proposées par le banquier. « L’argent de mon mari sera utilisé pour monter mon entreprise. » À ces mots, les yeux de son interlocuteur sont pratiquement sortis de leurs orbites : une femme chef d’entreprise, mais vous n’y pensez pas ! Jamais elle n’aura les épaules nécessaires pour cela ! Après une longue pause, Marie garde un calme olympien pour expliquer que ce sera comme ça ou qu’elle changera de banque. La procuration donnée par son mari lui permet de le faire. Soudainement, l’homme en costume se calme ; il retrouve son air affable et écoute sa cliente. « Maintenant, Monsieur, auriez-vous l’obligeance de me donner l’état du compte ouvert par mon époux. » La somme la laisse rêveuse un moment ; en deux ans, Zian est parvenu à économiser plus de 1500 francs qui sont venus s’ajouter aux 2000 francs de l’armée ; soit un total de 3550 francs.
Marie rentre chez elle sans même s’en apercevoir ; cette somme énorme lui permettra-t-elle de réaliser enfin son projet ? Et surtout, le veut-elle encore ? Elle s’est habituée à la vie lyonnaise et en est tombée amoureuse. Son travail à l’atelier Bourgeois lui apporte énormément de reconnaissance. Elle est fière de contribuer à son développement. Elle a désormais du mal à s’imaginer retourner dans le Val Montjoie pour y monter un petit atelier dans lequel elle serait seule. Ses collègues lui manqueraient. De plus, le milieu urbain offre de plus grandes possibilités à ses enfants. Ici, les écoles sont prestigieuses et les débouchés nombreux. Se laisser le temps de la réflexion. Zian vient de la quitter et personne ne la pousse au départ chez les Bourgeois. Les taux d’intérêt lui permettent de faire fructifier l’héritage de son mari sans risque.

Deux années passent. Nous sommes en 1922, l’économie marche à plein régime. Marie travaille toujours pour les Bourgeois ; son aventure avec Benoît est terminée. Elle ne sert plus que de paravent à l’homosexualité du jeune homme. Un penchant nié pendant des années qu’il a décidé de vivre caché certes, mais de vivre tout de même. Il voit toujours la jeune femme, en toute amitié. Mais l’évènement le plus important de ces deux ans est le décès de Maurice Bourgeois. Le vieil homme est mort au mois de mai 1921, terrassé par une grippe tardive. Un décès qui a énormément touché Marie ; il lui a fait confiance quand elle n’était qu’une fille de la montagne et lui a ensuite tout appris de son métier. Cette perte a touché tout l’atelier ; la plupart des employés connaissaient monsieur Bourgeois et lui témoignaient un grand respect.
Benoît Bourgeois se retrouve seul aux commandes de l’entreprise familiale. Une lourde responsabilité pour lui, mais qu’il attendait impatiemment. Il va pouvoir se lancer dans la modernisation de l’usine. La « Fabrique » lyonnaise est en effet en crise, l’industrialisation et la mécanisation sont des coups durs pour le savoir-faire artisanal. Les coûts de production baissent et la qualité augmente ; la soie lyonnaise est de plus en plus difficile à vendre.
Bien que touchée par la mort de son mentor, Marie est heureuse du changement qui souffle sur l’atelier. On lui a toujours demandé de brider son imagination, de rester dans le style de la Maison. Son ancien amant est plus enclin à la nouveauté et à la modernité. Elle n’est donc pas surprise d’être convoquée trois semaines après sa prise de fonction. Il y a encore quelques années, cela aurait fait jaser près des métiers à tisser. Mais Marie s’est fait sa place. À force d’obstination, de curiosité et d’autorité douce, la Savoyarde est considérée comme une tisseuse à part entière. Elle n’a jamais oublié d’où elle venait ; continuant de côtoyer les ouvrières et même leur demandant parfois conseil sur la faisabilité d’un motif. Elle s’estime chanceuse d’en être arrivée là. Les conditions de travail ne sont pas plus faciles qu’avant et la tuberculose continue de faire des ravages. Les salaires sont toujours au plus bas, les journées toujours aussi longues. Le spectre d’une nouvelle révolte des Canuts plane sur la Croix Rousse, même s’il y a peu de chances de la voir s’embraser de nouveau. La prospérité est de retour, Lyon est une ville bourgeoise et riche où le luxe côtoie la pauvreté des quartiers ouvriers. Rares sont ceux qui parviennent à s’élever dans l’échelle sociale. Marie en fait partie. Elle se rend à sa convocation à la direction avec confiance, s’attendant à ce qu’on lui demande de nouveaux motifs, plus en adéquation avec les goûts actuels. Du fait de leur aventure, Marie et Benoît ont toujours beaucoup parlé ; même si en public, ils ont toujours affiché la réserve d’une employée et de son supérieur. De plus, la jeune femme est la seule à connaitre les penchants du petit-fils Bourgeois. Elle lui demande des nouvelles de son dernier amant, un jeune avocat de 30 ans, avant d’entrer dans le vif du sujet :

« – Tu voulais me demander quelque chose, Benoît ?

– Oui, tu veux un café ? Ca risque de prendre un peu de temps pour tout t’expliquer. »

Marie acquiesce et trempe ses lèvres dans la boisson chaude, repose la tasse et l’écoute.

« – Alors voilà… Mon grand-père ne m’a pas laissé une entreprise florissante. Les ateliers Bourgeois ne sont pas en une aussi bonne santé financière qu’il y paraît…

-Pourtant les carnets de commandes sont loin d’être vides.

– Je sais oui, mais cela ne suffit plus. Tu sais que la concurrence est rude, nous sommes obligés de baisser les prix. C’est ce qui nous met dans une position délicate. »

En l’écoutant, Marie commence à blêmir. L’aurait-il convoquée pour la congédier ? Ce serait terrible pour elle… Léonie et Gabriel sont partis en pension dans les meilleurs établissements. La première pour devenir professeur, le plus grand se destine à la médecine. Sans revenu, ils seront obligés de revenir ou elle devra piocher dans la somme placée à la banque. Voyant son amie, passer du rose au blanc, Benoît se dépêche de la rassurer :

« Je ne veux licencier personne, ne t’inquiète pas. Je veux au contraire te proposer un projet qui permettrait à l’atelier de partir sur de nouvelles bases. Veux-tu devenir mon associée ? »

Il lui faut quelques instants pour reprendre ses esprits.  « Je te propose de devenir actionnaire de l’entreprise. Tu resterais minoritaire par rapport à ma famille, mais tu aurais droit de proposer et de décider de certaines choses. » Pour se donner une contenance, la jeune femme reprend une gorgée de café, mais ses mains tremblent. Actionnaire ! Elle n’arrive pas à y croire ; c’est mieux que tout ce qu’elle pouvait désirer : continuer à travailler avec des personnes qu’elle apprécie et respecte en ayant sa propre affaire. Il suffit d’un clignement d’œil pour prendre sa décision. Un immense sourire de fierté se dessine sur son visage alors qu’elle accepte la proposition. La petite fileuse savoyarde arrivée à Lyon pendant la Guerre est désormais actionnaire d’une filature. Quelle ascension ! Elle aimerait tant pouvoir partager ce succès avec son mari ; elle continue de correspondre avec lui régulièrement. Mais Zian n’est plus de ce monde, il vit en reclus pour échapper à son passé. Marie se doit de lui apprendre la grande nouvelle, c’est aussi grâce à lui qu’elle en est là. Sans sa prévoyance, elle n’aurait pas pu mettre tout cet argent de côté. Malheureusement, elle n’en aura pas le temps. Dans la journée, on vient lui apporter un télégramme : Zian est mort paisiblement pendant sa sieste, en paix avec lui-même. Comme s’il avait attendu la réalisation du rêve de sa femme pour s’éteindre. Seule dans le salon, Marie pleure la mort de son homme. Soulagée qu’il soit enfin en paix ; c’est la fin d’une époque. C’est désormais le temps de commencer un nouveau chapitre. Celui où elle réalise son rêve.
Ceinwynn

 

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4 thoughts on “Prix Clément Marchand 2016: L’Absent (ma participation)”

  1. Certes, ton texte n’a pas été primé, qui sait, peut-être en partie parce que l’intrigue se déroule dans ta région natale, donc loin du Québec, qu’elle renvoie à une réalité historique échappant en partie à des membres du jury dont les ancêtres n’ont pas forcément connu les difficultés de l’Europe d’après 1918, mais il n’en mérite pas moins d’être lu, notamment pour ses liens avec tes propres racines savoyardes, et c’est donc une très bonne initiative que de nous le faire partager ici:-)

    J’ai été très ému par l’histoire de Marie, cette femme si courageuse et audacieuse qui avait tant de bonnes raisons d’imaginer que l’armistice et la démobilisation de son époux marqueraient le retour à la normalité, telle qu’elle avait existé avant la guerre, qui ne tarde pas à se rendre à l’évidence qu’il n’en est rien, bien que son mari soit revenu vivant parmi les siens, contrairement à tant d’autres, mais qui n’en continue pas moins à puiser dans l’adversité une force de caractère qui lui permettra finalement de réaliser son rêve de la manière la plus pragmatique possible. Et comme tu le suggère tout à la fin, peut-être bien que s’il existe quelque-chose comme la Providence, elle aura suffisamment bien fait les choses pour que Zian apprenne la bonne nouvelle du fin-fond de son monde parallèle avant de s’en-aller dans cette paix qu’il n’arrivait plus à trouver ici-bas…

    Merci pour ces mots d’espoir et de confiance en l’avenir, par delà les aléas du quotidien, et bonne continuation à toi:-)

    1. Bonjour Christian,

      Tu as probablement raison, oui. La Grande Guerre est tellement éloignée de la culture d’ici. Je le savais en participant avec ce texte; j’ai tenté quand même car c’est l’un de mes textes préférés; probablement à cause des origines de l’héroïne.
      Merci pour ton commentaire attentif.
      Bon début de semaine 🙂

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