Littérature, Nouvelles

Monsieur, tu es beau !

Stylo-plume-ecrivain-publicBonjour à tous,

L’année dernière, j’ai participé au concours de la création de Radio Canada, catégorie récit. Cette année, j’ai eu envie de tenter l’aventure dans la catégorie « nouvelle ». Le texte est sur mon ordinateur depuis le mois de septembre, mais je n’ai finalement rien envoyé.
Je vous propose donc de le lire, vous vous rendrez vite compte que je me suis inspirée d’univers connus. Ceux qui ont lu Némésis reconnaîtront certains thèmes. Je suis partie d’un texte que j’avais déjà publié ici il y a quelque temps. N’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire.

Monsieur, tu es beau ! 

« Monsieur, tu es beau ». La voix est douce, sensuelle, mais aussi étrangement timide. Avec ses talons hauts et sa jupe courte, peu de doutes sur la profession de la jeune femme. En hiver, elle porte un manteau de fourrure qui lui couvre à peine les cuisses. Elle est belle, avec ses immenses yeux vairons, son teint doré et sa bouche bien dessinée. Malheureusement, son maquillage trop prononcé éclipse le tout et la rabaisse au rang de putain de bas étage. Son allure est tellement caricaturale qu’à son arrivée, certains n’ont pas hésité pas à se montrer ouvertement méprisants envers elle. Le quartier des affaires est friand des prostituées de luxe avec leur tenue chic et leurs airs de mannequin propre sur elle. Ce sont les seules qui soient accréditées par le SDBM (le Service Directif des Bonnes Mœurs) : de la prostitution oui, mais il ne faudrait pas tomber dans le vulgaire ou le sordide. Les citoyens du Directoire ne sont pas des bêtes que diable, seulement des hommes civilisés avec des besoins. On s’arrange pour qu’ils soient comblés et ne ressentent aucune culpabilité en leur fournissant des jeunes femmes cultivées, raffinées et en bonne santé. Les clients ne manquent pas dans cette partie de la ville. Mariés ou non, les hommes qui travaillent ici sont en perpétuelle recherche d’un exutoire au stress imposé dans les immenses tours de verre. Le Directoire interdisant les relations sexuelles « déviantes », comprenez à fins non reproductives, dans les couples unis , la demande de sexe tarifé a explosé. Seules les prostituées ont le droit, et le devoir, d’utiliser un moyen de contraception.
Imaginez donc la surprise de ces hommes lorsqu’ils ont vu arriver cette jeune femme tout droit sortie des récits anciens. Elle est tellement « animale » dans ce quartier froid, où la technologie et l’orthodoxie règnent en maître. En plus, elle ose les interpeller en pleine rue ! Jamais ils ne s’étaient sentis aussi rabaissés au rang de bête. Les premiers jours, aucun n’a répondu à son invitation. Alors qu’elle n’était pas à sa place habituelle, tous pensèrent qu’elle s’était fait arrêter par les agents du SDBM. Fausse alerte ! Elle était de retour le lendemain. C’est alors qu’un client potentiel répondit à son apostrophe. Le couple discuta quelques minutes avant de se diriger vers une des tours. La prostituée semblait y avoir ses quartiers.
Depuis, Noélie, c’est son nom, connaît un succès retentissant. Ce premier client s’est montré tellement élogieux sur les talents de la jeune femme que tous les hommes du quartier veulent avoir la chance d’être choisis. Oui, choisis. Noélie n’est pas une prostituée comme les autres, elle décide qui aura l’honneur de l’accompagner. Le précieux sésame, tout le monde le connaît : « Monsieur, tu es beau ». Ceux qui ont essayé sans y être invités sont repartis la queue entre les jambes. Les heureux élus ressortent de la tour dans un état de béatitude presque suspect et ne demandent qu’à recommencer. Les mauvaises langues disent que la nouvelle venue s’attache ses clients en usant d’une nouvelle drogue dont elle recouvrirait ses parties intimes. « Le SDBM ne va pas la tolérer longtemps, elle sera bientôt arrêtée, vous verrez », se plaisent-elles à répéter à qui veut les entendre.
Qui choisira-t-elle ce soir ? Un jeune homme dynamique qui veut mettre le monde à ses pieds ? Ou un homme d’expérience, blasé, à la recherche du plaisir à tout prix ? Le rituel sera toujours le même, lorsqu’elle verra celui sur lequel elle a jeté son dévolu la jeune femme l’invitera. Ils se rendront ensuite dans l’appartement de la prostituée dans la plus chère des tours. L’homme aura un accès total à Noélie pour le temps qu’il lui plaira, avec cependant une seule limite : elle ne doit en garder aucune trace. Tous vantent l’extrême impudeur sensuelle de la prostituée et sa connaissance poussée de bien des pratiques sexuelles, même les plus taboues. Lorsqu’on les voit ressortir de la tour, ils arborent tous un sourire satisfait et un portefeuille largement allégé. À les regarder, on dirait qu’ils sont devenus les maîtres du monde. Noélie sort à son tour quelques minutes plus tard, les joues rosies et ses mèches brunes à peine décoiffées. Au fond des yeux, une petite flamme est apparue mais personne ne la remarque.

 

Elle aime ce qu’elle fait et le pouvoir que cela lui donne sur ces hommes. Elle les utilise tout en leur faisant croire que ce sont eux les maîtres du jeu. Il lui arrive d’avoir plusieurs clients dans la journée ; mais c’est rare. Car plus le rendez-vous, elle n’aime pas parler de « passe », dure longtemps, plus profondément elle pourra implanter dans leur esprit l’idée qu’elle veut y placer : la révolte. L’excitation sexuelle est un support parfait pour induire une transe hypnotique, tout en joignant l’utile à l’agréable. Dès que les clients passent la porte de l’appartement de la jeune femme, elle se livre à une danse d’effeuilleuse sur une musique lancinante. Pendant qu’ils découvrent son corps, parfait, les hommes tombent dans une légère transe accentuée par la voix de la prostituée. Elle les encourage ensuite à s’approcher d’elle pour qu’ils la touchent, l’embrassent, la caressent. Grisés par la peau si douce et le parfum subtil, ils tombent un peu plus encore sous le contrôle de celle qui s’offre à eux sans réserve. Il est impératif qu’elle prenne du plaisir, qu’elle entre en résonnance avec eux pour avoir accès à leur subconscient.

 

Une fois ses proies totalement réceptives, Noélie peut leur souffler l’idée que le Directoire doit être destitué. C’est lors de l’orgasme que tout se joue. Alors qu’ils la possèdent ou pensent la posséder, elle chuchote à leur oreille ce qu’ils auront à faire. Elle les a choisis pour accomplir cette mission car ils sont les meilleurs et leur récompense sera à la hauteur des risques qu’ils vont prendre : en plus de devenir des héros, elle leur appartiendra. Pour l’instant, cette imprégnation est latente dans leur esprit. L’armée silencieuse n’est pas encore en marche. Elle ne se réveillera que lorsque Noélie déclenchera de nouveau la transe hypnotique. Une simple phrase qui déverrouillera leur conscience. Mais le temps n’est pas encore venu, ils ne sont pas assez nombreux et il lui manque les hommes haut placés qui lui ouvriront les portes du Directoire. Elle n’en revient toujours pas à quel point il est facile de les manipuler grâce au sexe. Surtout dans une société qui se vante d’avoir maîtrisé l’animalité de l’espèce humaine. « Brider ne veut pas dire maîtriser. Chassez le naturel et il revient au galop. Plus ils essaieront de contrôler les instincts humains, plus ils les exacerberont ! »
Ses talons claquent sur le pavé tandis qu’elle se dirige vers le point de rendez-vous de la cellule de résistants dont elle fait partie. Les gens se retournent sur son passage ; débarrassée de son maquillage outrancier et de ses vêtements tape-à-l’œil, elle est l’image même de la distinction. Elle ne voudrait pas attirer l’attention du SDBM. La jeune femme est impatiente de faire son rapport au chef de la cellule. Après plusieurs mois d’attente, elle a enfin réussi à imprégner un haut fonctionnaire. Ce n’a pas été une chose facile, elle l’a fait revenir plusieurs fois entre ses jambes pour y parvenir. Le jeune homme était étrangement résistant à la suggestion hypnotique. Comme si son subconscient était protégé des intrusions. Noélie sourit en pensant à lui, l’un des meilleurs amants qu’elle ait connus. Ils ont partagé tant d’orgasmes profonds qu’elle en aurait oublié la raison pour laquelle elle se trouvait avec lui. Le revoir n’a pas été une corvée et l’argent ainsi gagné est venu gonfler le trésor de guerre de la cellule.
En journée, le quartier des affaires est grouillant d’activité avec le va-et-vient des livreurs et les panneaux d’affichage gigantesque qui suivent les différentes fluctuations économiques en temps réel. Dans les bureaux, les employés sont rivés sur leurs écrans et sont bombardés de messages productivistes du BDPE (le Bureau Directorial de la Productivité Economique). L’air est saturé d’oxygène pour augmenter leurs performances ; pas étonnant qu’à la fin de leur journée ils ressentent le besoin de fréquenter des prostituées. Heureusement, ils vont mettre un point final à tout cela. Dans quelques jours, Noélie prononcera la phrase fatidique et la suggestion hypnotique fera son œuvre… Encore un coin de rue et elle sera arrivée. C’est alors qu’elle sent une main sur son épaule, la jeune femme se retourne et tout d’un coup c’est le trou noir.

 

Dans un bureau au sommet de la tour du Haut Directoire, plusieurs hommes à la mine sombre sont en réunion de crise. Parmi les costumes anthracite, un homme avec une blouse blanche parle avec animation. « Nous avons remis la main sur N-731 ; comme nous l’avions craint, son système contient une erreur majeure. Mais il nous est pour l’instant impossible de savoir ce qui a été modifié dans son programme. La seule chose dont nous sommes certains ce qu’elle continuait de faire ce pour quoi elle a été construite : des relations sexuelles tarifées avec induction hypnotique. Nous n’avons trouvé aucune trace de la commande d’induction dans sa mémoire. Nous avons frôlé la catastrophe, mais d’après nos services, tout va bien. N-731 n’a pas eu suffisamment de relations sexuelles pour présenter un danger. » L’assistance opine en silence : le pire a donc été évité, la population ne doit rien savoir de cette affaire ou ce serait la fin du Directoire. L’induction hypnotique est le secret le mieux gardé du pouvoir, son arme de contrôle massif de la population. Personne ne remarquera qu’une prostituée manquera à l’appel sur le trottoir.
Au même moment, dans les bureaux, les messages du BDPE de certains employés sont remplacés par une voix de femme ; il s’agit de la voix de Noélie, N-731, « Le Dormeur doit se réveiller ». Trop occupé à fouiller dans ses circuits, le SDBM n’a pas repéré la cellule révolutionnaire qui a piraté leur androïde. Le chef de la Révolution a trouvé amusant de ce servir de cette phrase clé d’un roman du 20e siècle pour lancer sa guerre contre le pouvoir. L’interruption des messages ne dure que quelques secondes, mais la suggestion hypnotique est maintenant activée dans le cerveau des désormais agents de la résistance.
La séance du Haut Directoire est sur le point d’être levée, l’homme en blanc reçoit un appel. Il blêmit et raccroche son téléphone sans un mot. « Monsieur, nous avons un gros problème : c’est toute la série de N-700 qui a été piratée, soit 99 androïdes. Nous allons devoir faire face à une attaque de grande ampleur. Le Directoire est attaqué. »

Ceinwynn

Publicités

A votre tour :)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s